Ces personnalités politiques pour lesquelles il ne faut pas voter aux prochaines élections 

Ces personnalités politiques pour lesquelles il ne faut pas voter aux prochaines élections 

Un rapport des membres du Groupe d’experts sur Haïti créé en application de la résolution 2653 (2022) du Conseil de sécurité vient de nommer, noir sur blanc, plusieurs anciens élus haïtiens accusés d’avoir armé, financé ou protégé des gangs. Ce document couvre la période d’octobre 2025 à juillet 2026 et dresse un tableau sans détour des liens persistants entre une partie de la classe politique et les groupes armés qui terrorisent le pays. Pour les citoyens appelés bientôt aux urnes, ce rapport se lit presque comme un avertissement : voici précisément le genre de personnes qu’il ne faut plus jamais voter.

Entre octobre 2025 et avril 2026 seulement, 3 165 personnes ont été tuées et 1 551 autres blessées à cause de la violence armée en Haïti. Plus d’1,5 million de personnes, soit environ 12% de la population du pays, ont dû fuir leur maison. Derrière ces chiffres vertigineux, le Groupe d’experts affirme avoir identifié des responsabilités précises, et plusieurs d’entre elles remontent directement à des personnes qui ont un jour porté l’écharpe d’un mandat électif. C’est tout l’intérêt de ce document : il ne se contente pas de décrire le chaos, il nomme ceux qui, selon ses enquêteurs, l’ont nourri de l’intérieur.

Le premier nom qui retient l’attention est celui d’Alfrédo Junior Antoine, ancien député élu à Kenscoff entre 2016 et 2020. Selon les enquêteurs, il arme et soutient des groupes de jeunes de sa région depuis 2016 au moins, des groupes qui ont fini par se transformer en gangs ou par rejoindre des gangs déjà existants. Il est présenté comme l’un des principaux commanditaires de l’attaque du 27 janvier 2025 à Kenscoff, une attaque qui a fait plus de cent morts, accompagnée de nombreux viols, y compris sur des mineurs, de vols et d’incendies de maisons. Arrêté en avril 2025 pour complot contre la sûreté de l’État et complicité de meurtre, il a été remis en liberté un mois plus tard à peine. Le rapport précise qu’il communiquait régulièrement avec des chefs de gang connus et qu’il fournissait armes, munitions et argent à la coalition Viv Ansanm.

Deuxième portrait, celui de Nenel Cassy, ancien sénateur du département des Nippes, élu à deux reprises, entre 2006 et 2012 puis entre 2016 et 2020. Le rapport l’accuse de contrôler un groupe criminel nommé BLTS, actif à Miragoâne, spécialisé dans les enlèvements contre rançon, les meurtres et les vols à main armée. Il aurait aussi contribué à la création d’un groupe violent composé notamment d’anciens policiers. Plus grave encore, lui et ses complices auraient tenté d’enlever puis assassiné un diplomate haïtien en février 2021. Sanctionné par le Canada dès 2023, puis par les États-Unis fin 2023 pour corruption et liens avec des bandes criminelles, Nenel Cassy a tout de même été arrêté en août 2025, avant d’être libéré le même mois. Des sources proches du dossier affirmentaujourd’hui que son affaire aurait tout simplement été classée sans suite.

Vient ensuite une femme, Rosemila Petit Frère, ancienne maire de la commune d’Arcahaie entre 2016 et 2020, devenue depuis femme d’affaires. Le Groupe d’experts la décrit comme un véritable pont entre le monde politique, économique et criminel. Elle aurait financé et soutenu logistiquement plusieurs chefs de la coalition Viv Ansanm, dont le chef du gang de Grand Ravine. Dans les mois qui ont précédé la naissance officielle de cette coalition, en septembre 2023, elle multipliait les appels téléphoniques avec des chefs de gang, leur transmettant même des informations confidentielles sur des opérations policières imminentes contre eux. Grâce à des contacts au sein de la police, elle obtenait aussi des rapports d’enquête qu’elle faisait ensuite parvenir aux personnes visées, pour les aider à préparer leur défense. Le rapport ajoute qu’elle aurait blanchi de l’argent à travers trois entreprises lui appartenant, dont une station de radio. Arrêtée en août 2025 en transit par la République dominicaine, elle conteste aujourd’hui les conclusions du rapport, que le Groupe d’experts, de son côté, maintient fermement.

Le quatrième nom est sans doute le plus connu du grand public. Il s’agit de Jean-Charles Moïse, ancien sénateur du département du Nord et ancien candidat à la présidence d’Haïti, aujourd’hui secrétaire général du parti politique Pitit Dessalines. Le rapport ne l’accuse pas directement de financer des gangs armés, mais révèle qu’il domine un autre commerce tout aussi lucratif et tout aussi opaque : celui des civelles, ces jeunesanguilles qui se vendent jusqu’à cinq mille dollars le kilo sur le marché international, contre à peine un dollar versé au pêcheur haïtien. Selon les enquêteurs, son réseau déciderait même qui occupe les postes chargés de délivrer les permis d’exportation, et il ferait pression sur des agents des douanes pour obtenir desfaveurs fiscales, allant jusqu’à faire muter ceux qui refusent de céder. Ce réseau de contrebande serait relié à des organisations criminelles opérant dans toute la région des Caraïbes.

Un cinquième nom traverse également les pages du rapport, celui de Youri Latortue, une figure politique de longue date dans le département de l’Artibonite. Le document rappelle son recours historique à des groupes armés dans la région, et rapporte qu’un chef de gang l’a lui-même publiquement accusé d’avoir fondé l’un des groupes criminels qu’il prétend aujourd’hui vouloir combattre. Ce cas illustre à lui seul un phénomène que le rapport décrit comme profondément enraciné : des responsables politiques créent des groupes armés pour servir leurs intérêts électoraux, avant de les voir leur échapper complètement et semer la terreur parmi la population qu’ils étaient censés représenter.

Ce qui frappe le plus, à la lecture de ce rapport, c’est la facilité avec laquelle ces personnalités retrouvent leur liberté après chaque arrestation. Alfrédo Junior Antoine, libéré après un mois. Nenel Cassy, libéré le mois même de son arrestation, dossier apparemment classé. Une impunité que des organisations de la société civile dénoncent ouvertement, et que le rapport lui-même qualifie de sérieuse préoccupation pour la crédibilité des institutions judiciaires haïtiennes.

Or, c’est précisément cette impunité qui inquiète le plus les experts des Nations Unies à l’approche des prochaines élections. Le rapport avertit clairement que ces individus, encore influents malgré les accusations qui pèsent sur eux, pourraient se servir de leurs réseaux armés pour mobiliser des soutiens, intimider leurs adversaires et déstabiliser le scrutin à venir. Autrement dit, les électeurs haïtiens risquent fort de retrouver, sur les bulletins de vote de demain, certains des noms que ce même rapport accuse aujourd’hui d’avoir nourri la violence qui ravage le pays.

Il faut rappeler que ce rapport n’est pas un simple document d’opinion. Il émane d’un groupe d’experts indépendants mandaté par le Conseil de sécurité des Nations Unies lui-même, chargé depuis 2022 de surveiller l’application d’un régime de sanctions contre les personnes qui financent ou soutiennent les gangs en Haïti. Chaque nom cité a reçu, avant publication de ce rapport, la possibilité de répondre aux accusations portées contre lui. Certains, comme Rosemila Petit Frère, ont contesté les faits. D’autres, comme Alfrédo Junior Antoine, ont nié tout lien avec les gangs. Mais dans chaque cas, le Groupe d’experts affirme avoir examiné ces réponses avant de maintenir ses conclusions, preuve d’une démarche rigoureuse plutôt que d’une simple accusation hâtive.

Face à un tel constat, la vigilance citoyenne devient un devoir national. Après tant d’années de violence alimentée par des liens occultes entre politique et criminalité, les électeurs haïtiens ont, eux aussi, toutes les raisons d’être méfiants. Voter en connaissance de cause, c’est aujourd’hui l’un des gestes de résistance les plus simples, mais aussi les plus puissants, que peut poser chaque citoyen face à ceux qui ont transformé la confiance populaire en instrument de pouvoir et de violence.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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