Nénel Cassy, Alfrédo Antoine, Jean-Charles Moïse et Rosemila Petit-Frère cités dans un rapport accablant de l’ONU

Nénel Cassy, Alfrédo Antoine, Jean-Charles Moïse et Rosemila Petit-Frère cités dans un rapport accablant de l’ONU

Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, soumis au Conseil de sécurité sous la référence S/2026/714, met une nouvelle fois en lumière les interactions entre pouvoir politique, groupes armés et activités économiques illicites. Parmi les personnalités citées, trois anciens responsables politiques occupent une place particulière : Nénel Cassy, ancien sénateur des Nippes, Alfrédo Junior Antoine, ancien député de Kenscoff, et Jean-Charles Moïse, ancien sénateur du Nord et ancien candidat à la présidence.

Leurs dossiers ne sont toutefois pas de même nature. Alors que le Cassy et Antoine sont principalement cités dans le volet consacré aux violences et aux groupes armés, Jean-Charles Moïse apparaît dans une enquête portant sur le commerce et la contrebande de civelles, ces jeunes anguilles également appelées « anguilles de verre », « zangi » ou « tizangi » en créole haïtien.

Le rapport présente ces éléments comme le résultat d’enquêtes menées par le Groupe d’experts à partir notamment d’entretiens, de rapports confidentiels, d’informations communiquées par des États membres et de sources gouvernementales. Les accusations rapportées ne constituent donc pas, à elles seules, des condamnations judiciaires.

Nénel Cassy : soutien présumé à plusieurs groupes armés

Ancien sénateur des Nippes à deux reprises, de 2006 à 2012 puis de 2016 à 2020, Nénel Cassy est l’une des personnalités politiques les plus directement mises en cause dans le rapport.

Selon les experts, l’ancien parlementaire aurait apporté son soutien à différents acteurs armés dans le but de promouvoir son programme politique et de défendre ses intérêts. Le rapport va plus loin en affirmant qu’il contrôlerait un groupe criminel appelé BLTS, actif à Chalon, dans la commune de Miragoâne, dans le département des Nippes.

D’après les informations recueillies par le Groupe d’experts, ce groupe serait impliqué dans plusieurs activités criminelles, notamment la détention illégale d’armes à feu, des meurtres et tentatives de meurtre, des enlèvements contre rançon, des viols collectifs, des détournements de véhicules et de camions de marchandises ainsi que des vols à main armée.

Le rapport attribue également à Cassy un rôle dans la création, en 2018, de Fantom 509, groupe violent composé notamment d’individus armés et de policiers. Les experts affirment que cette structure a été impliquée dans des troubles à l’ordre public, des incendies volontaires, des actes de vandalisme contre des biens publics et privés ainsi que dans des meurtres de policiers.

L’ancien sénateur est également cité dans une affaire particulièrement grave concernant un diplomate haïtien. Le Groupe d’experts affirme que Nénel Cassy et des complices auraient participé à une tentative d’enlèvement suivie de l’assassinat d’un diplomate en février 2021. Il s’agit là encore d’une accusation rapportée par le Groupe d’experts, et non d’une condamnation judiciaire établie par le rapport.

Des accusations qui remontent à Gressier et au phénomène Ti Makak

Le rapport fait également état d’informations communiquées par deux États membres concernant les liens présumés de Cassy avec plusieurs groupes armés.

Selon ces informations, il aurait distribué des armes à des gangs dans la commune de Gressier en 2018. Les mêmes sources l’accusent d’avoir dirigé, à la fin de 2022, une attaque contre la résidence d’un ancien sénateur avec l’appui du gang Ti Makak, groupe auquel il aurait également fourni des armes.

Le Groupe d’experts affirme en outre que Cassy aurait soutenu la coalition G-Pèp, ainsi que le gang Kraze Baryè, dirigé par Vitelhomme Innocent. Ces éléments inscrivent son nom dans une histoire plus large des alliances et rivalités entre groupes armés en Haïti.

Le rapport établit par ailleurs un lien entre les dynamiques politiques de Kenscoff et le soutien présumé apporté par certains acteurs influents aux gangs et autres groupes armés. Selon les experts, les enjeux politiques et financiers de cette commune ont contribué à sa déstabilisation.

L’ex sénateur cité dans les violences de Kenscoff

Le nom de Nénel Cassy apparaît aussi dans le dossier de Kenscoff. Le rapport indique que des réunions auraient été organisées et auraient conduit à des attaques destinées à déstabiliser la commune, en collusion avec Viv Ansanm.

Le Groupe d’experts inscrit ces faits dans un contexte où des acteurs politiques et financiers auraient cherché à exercer une influence sur le territoire à travers des groupes armés.

Cette dimension est particulièrement importante puisque Kenscoff occupe une position stratégique au-dessus de Pétion-Ville et constitue notamment un axe agricole majeur pour l’approvisionnement de la capitale. Le rapport estime que les violences dans cette commune ont donc des conséquences dépassant largement le cadre local.

Des sanctions américaines et aucune réponse au Groupe d’experts

Nénel Cassy fait également l’objet de sanctions américaines. Le rapport rappelle qu’en décembre 2023, les États-Unis l’ont sanctionné pour des actes de corruption liés à l’exercice de ses fonctions publiques.

Les experts indiquent avoir adressé une lettre à l’ancien sénateur afin de lui permettre de répondre aux informations le concernant. Au moment de la rédaction du rapport, aucune réponse de sa part n’avait été reçue.

En février 2025, son nom figurait par ailleurs sur des avis de recherche de la Police nationale d’Haïti, aux côtés notamment de celui d’Alfrédo Antoine, pour des accusations comprenant le complot contre la sûreté intérieure de l’État, le financement d’organisations criminelles, la complicité d’assassinat et l’association de malfaiteurs.

Alfrédo Junior Antoine : de la politique locale aux violences de Kenscoff

Le deuxième dossier concerne Alfrédo Junior Antoine, ancien député de Kenscoff, élu pour la période 2016-2020.

Son nom est directement associé dans le rapport aux violences qui ont frappé Kenscoff. Le Groupe d’experts affirme que, depuis au moins 2016, Antoine aurait armé et soutenu des groupes de jeunes dans la région pour servir ses intérêts politiques.

Selon les experts, certains de ces groupes auraient ensuite évolué en gangs ou rejoint des organisations criminelles existantes. Antoine est également accusé d’avoir utilisé des groupes armés ou des individus armés pour intimider des adversaires politiques, procéder à des enlèvements et à des séquestrations et s’emparer de biens.

Le rapport présente surtout l’ancien député comme l’un des principaux commanditaires présumés de l’attaque du 27 janvier 2025 à Kenscoff. Cette offensive avait provoqué un lourd bilan humain, avec plus d’une centaine de morts selon le rapport, ainsi que des violences sexuelles, notamment contre des mineurs, des pillages et l’incendie de maisons.

Les experts affirment qu’Antoine aurait également planifié des attaques avec des gangs dans plusieurs quartiers de Kenscoff.

Son nom apparaît ainsi au cœur d’un dossier où, selon le Groupe d’experts, les motivations politiques se sont mêlées à l’action de groupes armés pour influencer le contrôle territorial de la commune.

Arrestation et poursuites

Le dossier d’Alfrédo Antoine ne repose pas uniquement sur les informations recueillies par les experts de l’ONU. En février 2025, la DCPJ avait publié un avis de recherche visant notamment l’ancien député de Kenscoff.

La police l’avait alors recherché pour des faits présumés de complot contre la sûreté intérieure de l’État, financement d’organisations criminelles, complicité d’assassinat et association de malfaiteurs.

Le rapport des experts indique ensuite qu’Antoine a été arrêté le 4 avril 2025 pour complot contre la sûreté de l’État, financement d’organisations criminelles, complicité de meurtre et association de malfaiteurs. Il a été libéré le 9 mai 2025, après plusieurs semaines de détention.

Il est essentiel de distinguer ici les accusations portées contre lui des décisions judiciaires : le fait d’avoir été arrêté ou cité dans un rapport d’experts ne constitue pas une condamnation définitive.

Jean-Charles Moïse : un dossier différent, celui du commerce des civelles

Le cas de Jean-Charles Moïse se distingue de ceux de Cassy et Antoine. Dans le rapport, son nom apparaît principalement dans la partie consacrée à l’exploitation et au commerce illicites des ressources naturelles.

Ancien sénateur du Nord, ancien candidat à la présidence et secrétaire général du parti Pitit Dessalines, Moïse est présenté par le Groupe d’experts comme une figure dominante du secteur haïtien des civelles.

Les civelles sont de jeunes anguilles qui remontent les cours d’eau. Leur commerce représente une activité économique importante, mais le rapport estime que le secteur haïtien demeure particulièrement vulnérable en raison de sa faible réglementation, de son opacité et de l’absence d’adhésion d’Haïti à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, la CITES.

Contrôle présumé des permis d’exportation

C’est dans ce contexte que les experts s’intéressent au rôle attribué à Jean-Charles Moïse.

Selon certaines sources citées dans le rapport, son réseau déciderait des personnes affectées au bureau chargé de délivrer les permis d’exportation des civelles.

Le Groupe d’experts affirme également que Moïse exercerait une influence politique et économique sur l’ensemble de la chaîne, depuis l’exploitation des civelles jusqu’à leur commercialisation.

Cette influence toucherait notamment le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, qui intervient dans la délivrance des permis d’exportation, ainsi que certains agents de la douane chargés du contrôle des marchandises.

Le rapport précise que certains anciens associés de Moïse, auxquels des permis auraient été refusés, seraient ensuite devenus ses rivaux dans le secteur.

Pressions sur des agents de la douane

Le Groupe d’experts va plus loin en rapportant des accusations de pressions exercées sur certains agents des douanes.

Selon les sources interrogées, Jean-Charles Moïse aurait demandé à certains fonctionnaires de faciliter des pratiques de fraude fiscale. Ceux qui auraient refusé de répondre favorablement à ses demandes auraient subi des représailles, notamment des mutations.

Le rapport affirme également que le refus d’accepter certaines demandes ou des pots-de-vin aurait entraîné des représailles contre des personnes concernées. Ces informations reposent sur des entretiens avec notamment un ancien membre de la Chambre de commerce, un ancien ministre des Finances et des agents des douanes.

Un réseau de contrebande dépassant les frontières haïtiennes. Le volet le plus sensible du dossier Moïse concerne la contrebande. Le Groupe d’experts affirme que Jean-Charles Moïse dirigerait un réseau d’exportateurs illicites lié à un réseau régional plus vaste opérant dans les eaux de la Caraïbe.

Selon les experts, ce réseau participerait à des circuits de contrebande de civelles et contribuerait à l’affaiblissement de l’économie haïtienne tout en alimentant des réseaux criminels transnationaux.

L’enquête du Groupe d’experts s’est notamment concentrée sur des incidents survenus durant la saison de pêche 2024-2025.

Le rapport indique que les enquêteurs ont reconstitué plusieurs éléments permettant, selon eux, de mieux comprendre le fonctionnement de ce réseau présumé. Des cas de transport de civelles sans documents d’exportation ou déclarations douanières requis ont notamment été examinés.

L’enjeu ne concerne donc pas uniquement la pêche. Il touche également le contrôle des permis, les déclarations douanières, la circulation transfrontalière des marchandises et les réseaux commerciaux régionaux.

La presse haïtienne a également repris ces éléments du rapport, en mettant l’accent sur les accusations concernant l’influence exercée sur les permis d’exportation et les circuits de contrebande.

Trois profils, trois mécanismes présumés

La comparaison des trois dossiers montre que le Groupe d’experts décrit des mécanismes différents. Dans le cas de Nénel Cassy, l’accent est mis sur le soutien présumé à plusieurs groupes armés, la distribution d’armes, les liens avec des structures comme G-Pèp et Kraze Baryè, ainsi que son implication alléguée dans certaines dynamiques de violence politique.

Pour Alfrédo Junior Antoine, les experts se concentrent surtout sur Kenscoff : soutien présumé à des groupes armés depuis plusieurs années, utilisation alléguée de groupes pour intimider des adversaires et accusations de participation à la préparation de l’offensive de janvier 2025.

Pour Jean-Charles Moïse, le dossier est essentiellement économique : contrôle présumé de la filière des civelles, influence sur les permis et certains agents publics, accusations de fraude fiscale et direction alléguée d’un réseau d’exportateurs illicites lié à un réseau régional de contrebande.

Le rapport ne présente donc pas ces trois personnalités comme impliquées exactement dans les mêmes activités. Leur point commun, selon les experts, est plutôt l’existence alléguée de réseaux d’influence qui dépasseraient leurs activités politiques ou économiques officielles.

Le contexte plus large : quand politique, groupes armés et économie se rencontrent

Le rapport replace ces dossiers dans une crise plus large où les groupes armés ne fonctionnent pas uniquement comme des organisations criminelles isolées.

Dans l’Artibonite, par exemple, le Groupe d’experts relève un recours historique à des groupes armés par certains acteurs politiques, citant notamment Youri Latortue et Prophane Victor. Les experts rapportent également qu’à l’approche des élections, des acteurs disposant de liens avec des gangs pourraient chercher à utiliser ces relations pour mobiliser des soutiens ou intimider leurs adversaires.

À Kenscoff, les experts affirment également que des acteurs influents ont soutenu des gangs et d’autres groupes armés afin d’exercer un contrôle sur la zone.

Cette situation intervient alors que les groupes armés continuent de disposer de réseaux d’approvisionnement importants. Le Groupe d’experts a analysé des centaines de munitions saisies auprès de gangs et relève que les circuits d’approvisionnement comprennent notamment des trafics internationaux, des détournements de stocks et des transferts à l’intérieur du pays.

Le rapport montre ainsi que la question des groupes armés ne se limite pas à leurs chefs ou à leurs combattants. Elle concerne également les circuits financiers, les armes, les activités économiques, les relations avec certains acteurs politiques et, dans certains cas, le contrôle de ressources naturelles.

Une question centrale : où s’arrête l’influence politique et où commence la criminalité ?

À travers les dossiers de Nénel Cassy, Alfrédo Antoine et Jean-Charles Moïse, le Groupe d’experts pose indirectement une question majeure sur la crise haïtienne : celle de la frontière entre pouvoir politique, influence économique et réseaux criminels.

Les accusations concernant Cassy et Antoine portent principalement sur l’utilisation ou le soutien présumé de groupes armés dans des objectifs politiques et territoriaux. Dans le cas de Moïse, elles concernent plutôt l’utilisation présumée d’une influence politique et administrative pour contrôler une activité économique et faciliter des circuits d’exportation illicites.

Ces trois dossiers illustrent donc, selon les conclusions du Groupe d’experts, différentes formes de connexions possibles entre acteurs disposant d’une influence politique ou économique et des réseaux opérant en marge ou en dehors de la légalité.

Mais le rapport lui-même appelle à la prudence : ses conclusions reposent sur des informations provenant de multiples sources et certaines personnes citées ont été invitées à répondre aux accusations.

En définitive, les éléments concernant Nénel Cassy, Alfrédo Junior Antoine et Jean-Charles Moïse constituent des accusations et conclusions d’enquête du Groupe d’experts de l’ONU. Ils ne doivent pas être présentés comme des condamnations judiciaires définitives. Cette distinction est essentielle, notamment dans un contexte où plusieurs des personnes citées ont fait l’objet de procédures ou d’accusations, mais où la responsabilité pénale doit être établie par les autorités judiciaires compétentes.

Jean Daniel PIERRE

Image d’illustration : Journal La Diaspora

GPL Media Libre

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