Kay Jèn Yo: Bernard Richardson revient sur les ateliers de langue des signes
Kay Jèn Yo, espace d’animation socioculturelle situé à Mahotière 79, Carrefour, vient de clôturer sa première cohorte d’ateliers de langue des signes. Cette série d’ateliers s’inscrit dans une démarche claire, selon les responsables : promouvoir la culture sourde et l’inclusion. Notre rédaction a rencontré Bernard Richardson, formateur principal des ateliers. Entretien.
MédiaLibre : Pouvez-vous vous présenter et nous parler brièvement de votre expérience en langue des signes ?
Bernard Richardson: Je suis Bernard Richardson, formateur et interprète en langue des signes américaine (ASL). J’étudie également le service social à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et je suis passionné par la langue des signes. Ma passion a débuté en 2020, à la suite de l’interprétation d’un sermon à l’église.
Ce jour-là, j’ai été fasciné par l’interprétation : les mouvements de l’interprète, ses gestes, ses expressions. Une idée m’a alors traversé l’esprit : « Je veux devenir comme ce monsieur. » Pour y parvenir, j’ai fréquenté plusieurs centres de formation et rencontré plusieurs formateurs, notamment Joanis Sinaud, Jean Richard Dorismé et James Pierre. J’ai ainsi suivi différentes étapes de formation et, aujourd’hui, je commence à transmettre à mon tour ce que j’ai reçu.
J’ai animé plusieurs ateliers, d’abord à Fontamara, où tout a commencé, puis à Carrefour, notamment à Kay Jèn Yo, à Babiole, ainsi que dans le département du Nord, particulièrement à Cap-Haïtien et à Limonade.
En ce qui concerne mon expérience, je peux dire qu’elle est jusqu’à présent très positive. La langue des signes m’a permis de découvrir un autre monde, d’approcher et de comprendre la vie sous un autre angle : écouter avec les yeux et parler avec les mains. Elle m’a surtout permis de découvrir une autre culture, celle de la communauté sourde.
MédiaLibre : Quel était l’objectif principal de cet atelier ?
BR: Nous avions plusieurs objectifs, mais le principal était d’initier les participants à la langue des signes et à la culture sourde, tout en leur donnant les bases nécessaires pour pouvoir, à leur tour, partager et transmettre ce qu’ils ont appris au sein de leur communauté. L’idée n’était donc pas seulement qu’ils apprennent à signer, mais qu’ils deviennent également formateur et promoteur de l’inclusion autour d’eux.
MédiaLibre : Quel bilan faites-vous de la participation et de l’apprentissage des participants ?
BR: C’était une belle expérience, le genre d’expérience qui vous donne envie de continuer.
Pour ma part, je mise toujours davantage sur la qualité que sur la quantité. Dans cette perspective, je peux dire que le bilan est très positif.
Après l’atelier, les participants ont commencé à reproduire et à transmettre ce qu’ils avaient appris. Ils restent également motivés à poursuivre leur apprentissage et à aller plus loin.
Cette expérience m’a aussi permis de découvrir quelque chose d’important chez eux : leur patience, leur engagement et leur détermination tout au long du processus d’apprentissage.
MédiaLibre : En quoi la langue des signes favorise-t-elle l’inclusion au sein de la communauté ?
BR: Je pense que la langue des signes favorise l’inclusion à travers trois dimensions essentielles : la communication, la participation et le changement de regard sur la surdité.
Premièrement, elle permet de réduire les barrières de communication entre les personnes sourdes et entendantes. Lorsqu’une personne entendante apprend la langue des signes, elle devient capable d’échanger directement avec une personne sourde, sans que celle-ci soit constamment dépendante d’une autre personne pour se faire comprendre.
Deuxièmement, elle favorise la participation. Une personne sourde qui peut communiquer dans sa langue peut davantage participer à la vie familiale, scolaire, professionnelle et communautaire. L’inclusion ne signifie donc pas simplement être présent quelque part, mais pouvoir comprendre, s’exprimer, participer et être entendu. Enfin, elle contribue à changer le regard de la société sur les personnes sourdes. Trop souvent, la surdité est perçue uniquement comme une limitation. Pourtant, lorsque nous découvrons la langue des signes et la culture sourde, nous comprenons qu’il s’agit aussi d’une communauté avec sa propre langue, son identité, son histoire et ses capacités.
Donc, pour moi, apprendre la langue des signes ne concerne pas uniquement les personnes sourdes. C’est aussi une responsabilité collective. Plus nous sommes nombreux à apprendre cette langue, plus nous créons des espaces où les personnes sourdes peuvent participer pleinement à la société. La langue des signes devient ainsi un pont entre les personnes plutôt qu’une barrière entre elles.
MédiaLibre : Quels message souhaitez-vous adresser à la communauté à la clôture de cet atelier ?
BR: Ce que j’ai toujours dit chaque fois que j’en ai l’occasion est simple, venez découvrir une autre culture , une culture qui peut enrichir vos enfants, votre famille et votre communauté. Car la langue des signes est un vecteur de communication mais elle est aussi une outil de cohésion sociale. Apprendre cette langue c’est un pas concret vers une société plus inclusive. On ne peut pas bâtir une communauté forte sur l’exclusion, si nous voulons une communauté où la participation de tous compte réellement nous devons apprendre a communiquer avec chacun. La langue des signes est un moyen de tisser des liens solides et de contribuer au bien-être de la communauté.
Jean Daniel PIERRE
