Incendie de l’hôtel Oloffson : Pendant que les gangs règnent, le pouvoir se contente de regretter
Le gouvernement haïtien a publié ce mardi un communiqué enflammé, dénonçant l’incendie de l’Hôtel Oloffson comme un « acte de trop », un crime contre la nation. Mais pour les milliers d’habitants de Carrefour-Feuilles, Martissant, Mariani et bien d’autres zones abandonnées, cette déclaration officielle arrive avec un insupportable décalage. Le « trop », ils le vivent depuis des années. Leur quotidien est rythmé par les rafales, les déplacements forcés, les pillages et les incendies. Ils enterrent leurs morts dans l’indifférence générale.
Depuis longtemps, des quartiers entiers sont sous le joug de groupes armés qui contrôlent routes, écoles, marchés et vies humaines. Martissant, verrou stratégique entre Port-au-Prince et le Sud, est devenu un no man’s land. Mariani, Carrefour-Feuilles, Cité-Soleil, Croix-des-Bouquets : autant de territoires transformés en zones de guerre, livrés à des milices qui dictent leur loi. Et pourtant, l’État n’a jamais posé d’actes concrets pour freiner ces terroristes. Jusqu’à ce que l’Oloffson brûle.
Il a fallu que les flammes lèchent les murs d’un hôtel mythique de Port-au-Prince pour que les autorités retrouvent leur voix, leur colère, et leurs promesses. Un hôtel brûlé, et soudain, le gouvernement parle de « tolérance zéro », d’unité nationale, de crime contre la mémoire collective.
Mais que vaut la mémoire sans les vivants ? Que vaut un bâtiment historique face aux familles massacrées, aux enfants déscolarisés, aux femmes violées, aux jeunes fauchés par les balles ? L’Hôtel Oloffson est sans doute un symbole. Mais le véritable drame, c’est le peuple abandonné, les quartiers sacrifiés, les institutions qui plient ou fuient.
« L’heure n’est plus à l’indifférence », clame le communiqué. Pourtant, c’est dans l’indifférence que des milliers d’Haïtiens ont été déplacés, enfermés chez eux, affamés, tués. L’indifférence, c’est aussi la passivité de ceux qui, au pouvoir, ont laissé ces gangs prendre racine, prospérer et imposer leur terreur.
Le gouvernement promet de mobiliser toutes ses ressources. Mais de quelles ressources parle-t-on ? Depuis des années, les promesses sont restées lettre morte, les plans de sécurité vides d’effet, les routes nationales livrées aux mains de criminels, et les policiers eux-mêmes pris pour cible sans renfort ni justice.
Le feu qui a consumé l’Oloffson est le même qui ravage Carrefour-Feuilles, Martissant, Mariani, Solino, Bas-Delmas, La Saline, et tant d’autres territoires martyrisés. Un feu alimenté par le désengagement de l’État, par la corruption, par l’abandon.
Le pays n’a plus besoin de discours enflammés. Il a besoin de courage politique, de justice réelle, de sécurité concrète. Pas demain. Pas après les élections. Maintenant.
Sinon, ce n’est pas seulement un hôtel qu’on perd. C’est toute une nation qu’on regarde partir en fumée.
Jean Daniel PIERRE
