Séminaires de rattrapage : un marché lucratif bâti sur l’échec scolaire

Séminaires de rattrapage : un marché lucratif bâti sur l’échec scolaire

Chaque année, à la même période, une scène se répète un peu partout dans le pays. Des centaines d’élèves, sac sur le dos, se lèvent tôt le matin avec un seul mot dans la bouche : séminaire. Ils marchent vite. Ils semblent pressés. Ils semblent confiants. Ils semblent même heureux. Et pourtant, beaucoup d’entre eux marchent, sans le savoir, vers une grande désillusion.

Les examens officiels de la 9e année fondamentale se tiennent du 29 juin au 2 juillet 2026. Ceux du Nouveau Secondaire IV commencent le 14 juillet. Dans les jours qui précèdent ces épreuves décisives, une pratique s’est imposée comme une tradition : le séminaire de rattrapage. Des jeunes se réunissent pour tenter de revoir, en trois ou quatre joursseulement, tout le programme d’une année scolaire de neuf mois. Trois jours contre neuf mois. La promesse paraît séduisante. La réalité, elle, est beaucoup moins rose.

Car la première question que tout observateur sérieux doit se poser est simple : Peut-on vraiment rattraper neuf mois de cours en trois ou quatre jours ? Certains répondront qu’on ne revoit que les matières essentielles. Pour la 9e AF, c’est souvent le créole, le français et les mathématiques, parfois accompagnés des sciences sociales ou des sciences physiques, qui comptent pour le plus grand nombre de points. Cela a un certain sens. 

Mais même cette logique a ses limites. Car chaque élève qui entre dans un séminaire arrive avec ses propres lacunes. L’un est en difficulté en français parce que son professeur était irrégulier. L’autre peine en mathématiques parce que le cours a été mal expliqué. Un troisième a du mal en espagnol, un quatrième en anglais, un cinquième en créole. Aucun programme de séminaire ne peut répondre à toutes ces faiblesses à la fois, surtout quand la salle est bondée et que le temps presse.

Et pourtant, les séminaires de rattrapage ne désemplissent pas. Ce paradoxe n’est pas difficile à comprendre. Il révèle quelque chose de profond et de douloureux sur l’état réel de notre système éducatif. Dans de nombreuses écoles, des professeurs enseignent des matières pour lesquelles ils n’ont pas le niveau requis. Les élèves absorbent mal les notions. Dans d’autres établissements, les enseignants sont compétents, mais leur irrégularité chronique, particulièrement marquée dans les écoles publiques, les empêche de boucler leur programme avant la fin de l’année.

À cela s’ajoute la réalité que tous les élèves n’apprennent pas au même rythme. Certains ont besoin de plus de temps, de plus d’explications et de plus d’exercices. Tous ces facteurs réunis font qu’à l’approche des examens officiels, des centaines d’élèves se retrouvent avec des bases fragiles, voire inexistantes. C’est dans ce vide que les séminaires de rattrapage s’engouffrent. Ils apparaissent comme une bouée de sauvetage. Mais une bouée que beaucoup vendent sans vérifier qu’elle flotte vraiment.

J’en parle avec une connaissance directe du terrain. Je suis professeur d’école. Et j’ai travaillé pendant trois ans dans des séminaires de rattrapage. Ce que j’y ai vu m’a profondément troublé. Des élèves qui n’avaient pratiquement aucune chance réelle de réussir les examens officiels arrivaient dans ces séminaires avec le sourire aux lèvres et une confiance déconcertante.

Par ailleurs, quand je tentais d’encourager certains de mes élèves en classe à travailler davantage pendant l’année, leur réponse était souvent la même, prononcée avec une assurance tranquille : « Ne vous inquiétez pas, professeur. Je vais dans un séminaire. Je vais réussir. » Ce n’était pas de l’arrogance. C’était de l’innocence. Une innocence que quelqu’un, quelque part, avait fabriquée pour eux.

Et cette innocence fabriquée a un nom : le marketing du séminaire de rattrapage. Car tous les organisateurs ne sont pas animés par de bonnes intentions. Pour certains, le séminaire n’est rien d’autre qu’un marché juteux à exploiter. Le calcul est simple et brutal. Avec cent élèves à 1 500 gourdes chacun, un organisateur empoche 150 000 gourdes en trois ou quatre jours, soit davantage que le salaire annuel de nombreux enseignants haïtiens. Pour remplir sa salle, il faut promettre.

Et certains promettent tout. Leurs publicités font croire que le séminaire est la clé infaillible de la réussite. Leurs discours font croire que les sujets des examens officiels seront abordés pendant les séances. Des animateurs de séminaires disent même aux élèves, avec une assurance qui coupe le souffle : « Mettez ça dans votre tête, vous allez trouver exactement ça dans l’examen. » Comme s’ils avaient déjà consulté les examens. Comme si l’examen officiel leur appartenait.

Ce type de discours produit un effet dévastateur sur le comportement des élèves. Il crée chez eux un piège psychologique difficile à démonter. L’enfant qui croit que trois jours de séminaire vont compenser neuf mois d’absence ou de cours mal assimilés n’a plus aucune raison de travailler sérieusement pendant l’année scolaire. Pourquoi se battre tous les jours si un raccourci existe ? Cette logique, même si elle est fausse, s’installe profondément. Elle détruit en lui le goût du travail régulier. Elle remplace la discipline par l’illusion. Elle substitue l’effort quotidien par une fausse promesse de trois jours. Et quand l’examen arrive, quand les résultats tombent, quand la réalité reprend ses droits, c’est l’enfant qui paye.

En 2024, devant une école publique de la ville de Jacmel, j’ai assisté à une scène qui m’est restée gravée. Une mère et sa fille, élève de 9e AF, étaient venues consulter les résultats des examens officiels affichés sur le mur de l’établissement. La fille avait échoué. La mère, sous le choc, l’a frappée publiquement, devant les autres parents et les professeurs. Un enseignant présent s’est approché et a demandé à l’élève dans quel séminaire elle avait participé. Quand la fille a répondu, le professeur a déclaré avec conviction que c’était justement ce séminaire-là la cause de son échec, précisant que tous ses propres élèves de séminaire, eux, avaient réussi.

Et la mère a recommencé à frapper sa fille. Cette fois parce qu’elle avait choisi « le mauvais séminaire ». En quelques secondes, ce professeur avait réussi un tour de force extraordinaire : convaincre une mère que sa fille n’avait pas échoué parce qu’elle n’avait pas maîtrisé son programme, mais parce qu’elle avait mal choisi son séminaire de rattrapage. Ce jour-là, le problème n’était plus l’école. Ce n’était plus le professeur. Ce n’était même plus le programme. C’était le séminaire concurrent.

Cette scène révèle aussi une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : il existe une véritable guerre commerciale entre organisateurs de séminaires de rattrapage. Chacun veut la salle la plus pleine. Chacun veut la publicité la plus forte. Et dans cette guerre, certains professeurs sont prêts à dénigrer les séminaires de leurs collègues pour attirer plus d’élèves chez eux. La logique est mécanique : plus d’élèves, plus d’argent. Moins d’élèves, moins d’entrées de fond. Cette rivalité, digne d’une stratégie commerciale agressive, se joue sur le dos des enfants et au détriment de leur avenir.

Mais la question la plus grave reste encore posée. Comment un professeur qui a été rémunéré toute l’année pour enseigner son cours peut-il, à la fin de cette même année, organiser un séminaire payant pour réenseigner ce même cours à ces mêmes élèves ? La réponse logique est accablante : si ce professeur avait correctement fait son travail pendant l’année, ses élèves n’auraient aucun besoin de venir le payer une deuxième fois dans un séminaire.

Donc, plus un enseignant a été absent, plus il a été irrégulier, plus il a laissé des lacunes béantes dans la tête de ses élèves, plus son séminaire de rattrapage sera rempli et lucratif. C’est un jeu pervers dans lequel l’échec scolaire devient la principale source de revenus du professeur. Les directeurs d’école ont ici un rôle crucial à jouer : exiger les programmes dès la rentrée, vérifier les cahiers des élèves, contrôler la régularité des enseignants, surveiller la qualité réelle de ce qui est enseigné en salle de classe.

Il serait injuste de mettre tous les organisateurs dans le même sac. Certains agissent avec sincérité et veulent de tout cœur aider les élèves en difficulté. Mais même eux doivent impérativement revoir leur stratégie. Trois jours avant les examens, c’est structurellement insuffisant pour combler des mois de lacunes. Un accompagnement sérieux doit commencer bien plus tôt, au minimum lors du dernier trimestre de l’année scolaire, avec des groupes réduits permettant un suivi individualisé.

Un séminaire bien conçu, bien encadré, lancé au bon moment, peut réellement faire une différence. Mais un séminaire vendu comme une formule magique à la dernière minute est, au mieux, une perte de temps et d’argent. Au pire, un piège qui endort la vigilance des élèves et des parents au moment même où ils en ont le plus besoin.

Ce que les séminaires de rattrapage font de plus dangereux, ce n’est pas de rassembler des élèves en difficulté. C’est de leur enseigner que l’effort peut s’éviter. Qu’il existe toujours un raccourci. Qu’on peut remettre à demain ce que l’on devait faire aujourd’hui. Un enfant qui grandit avec cette conviction ne construit pas les habitudes de travail et de rigueur dont il aura besoin toute sa vie.

Il ne développe pas la patience. Il ne développe pas la persévérance. Il apprend à attendre le dernier moment. Et quand le dernier moment arrive, quand les résultats s’affichent sur le mur de l’école, quand les chiffres ne mentent pas, c’est lui qui pleure. C’est lui qu’on frappe devant tout le monde. Nos enfants méritent bien mieux que de fausses promesses vendues à 1 500 gourdes.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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