Carnaval à Jacmel : Quand les femmes chantent leur propre dénigrement
Sur l’avenue Barranquilla à Jacmel, pendant le carnaval, la même scène se répète chaque année. Des femmes dansent et chantent avec joie des paroles qui les insultent gravement. Majori, nan moman difisil sa, wap sere « vajen w », demen wamanje « matyè fekal ». Ces mots très crus ne choquent presque personne. Au contraire, des femmes adorent. Certaines répondent aux hommes : Sere lajan w demen wa kouche akmanman w.
Comment comprendre que des femmes aiment chanter des textes aussi sexistes ? Une chercheuse haïtienne a trouvé des réponses surprenantes. Pour essayer de comprendre cette réalité dont je viens d’exposer, j’ai étudié le travail de Mme Katia Jean Louis. Cette chercheuse a soutenu un mémoire de maîtrise sur ce sujet en 2020 à l’Université Laval au Canada. Son travail nous aide à comprendre le rabòday. Ce dernier vient du vaudou haïtien.
C’était le nom d’un tambour utilisé pendant le rara. Depuis quinze ans, ce mot désigne un nouveau style de musique : un mélange de musique électronique et de chansons remixées par des disc-jockeys. Des DJ comme Tony Mix, Bullet et Colmix sont devenus très célèbres. Leur musique fait danser tout le monde, mais elle crée aussi beaucoup de débats. Les chansons utilisent des mots insultants pour parler des femmes : Timamoun, Wana, Agrena, Limena, Madan papa.
Tous ces mots réduisent les femmes à leur sexe. Les paroles présentent le corps des femmes comme quelque chose qu’on peut acheter. Mme Katia Jean Louis a étudié dix chansons. Son constat est clair : ces textes parlent toujours de femmes pauvres qui doivent coucher avec des hommes pour avoir de l’argent ou de la nourriture. Par exemple, dans « Fè Wanamache », Mossanto chante : « Dès que la fille a bu ton jus, fais-la marcher » – « marcher » veut dire « coucher avec toi ».
Le rabòday ne raconte pas seulement cette triste réalité. Il la célèbre. La chanson « Men madan papa » glorifie les jeunes filles qui couchent avec des hommes assez vieux pour être leurs pères. Une autre chanson raconte l’histoire d’un homme qui propose à sa voisine veuve de coucher avec lui. En échange, il l’aidera à payer le loyer et la scolarité de ses enfants. Certaines chansons vont encore plus loin en décrivant même la violence physique contre les femmes.
Face à ces contenus choquants, les féministes haïtiennes se sont révoltées. En 2015, le ministre de l’Éducation a promis d’interdire le rabòday dans les écoles. En 2016, quand le maire de Carrefour a nommé Tony Mix « ambassadeur culturel », 1477 personnes ont signé une pétition pour protester. Des organisations de femmes dénoncent régulièrement ces chansons sexistes. Malgré tout, le rabòday reste très populaire.
Et voici ce qui est étrange : beaucoup de femmes adorent le rabòday. Elles l’écoutent, elles dansent dessus, elles en veulent toujours plus. Comment expliquer ce paradoxe ? Pour répondre, Mme Katia Jean Louis a mené une enquête fin 2019 dans les quartiers pauvres de Port-au-Prince : Bel-Air, Fort-Mercredi, Fontamara, Martissant. Elle a parlé avec 21 femmes âgées de 17 à 30 ans. Toutes viennent de milieux très pauvres.
Toutes adorent le rabòday. Ces femmes vivent dans des conditions terribles : elles ont faim, elles vivent dans des quartiers dangereux avec des gangs armés, beaucoup n’ont pas pu finir l’école. Les résultats surprennent. Ces femmes ne sont pas stupides. Elles comprennent très bien que les paroles sont sexistes et insultantes. Plusieurs disent même que certaines chansons « vont trop loin ». Mais elles écoutent quand même. Et leur choix est réfléchi.
Pourquoi ? La première raison, c’est qu’elles vivent une double punition. En tant que femmes, elles subissent le sexisme. Les hommes les considèrent comme inférieures. En plus, elles sont très pauvres. Elles font partie de la classe sociale la plus méprisée. Elles cumulent donc deux problèmes : être femme et être pauvre. Dans ce contexte terrible, le rabòday leur apporte plusieurs choses importantes.
D’abord, il parle de leur vie réelle. Contrairement à d’autres musiques qui parlent d’amour romantique ou de luxe qu’elles ne connaîtront jamais, le rabòday parle d’elles. Quand Suspens chante « Je n’ai rien mangé depuis ce matin » ou quand Bullet chante « le prix monte, le peuple a besoin de manger », ces paroles décrivent exactement ce qu’elles vivent tous les jours. Le langage utilisé – des expressions créoles comme « blòdè » (frère) ou « solo l ye » (chacun pour soi) – c’est leur langage, celui de leur quartier.
Ensuite, le rabòday leur donne du plaisir dans une vie très dure. Prenons l’exemple de Catherine que Mme Katia Jean Louis a interrogé. Son père l’a jetée à la rue à 17 ans. Elle se sentait seule et abandonnée. Elle explique : « Quand je vais aux programmes rabòday, je vois le plaisir sur le visage des gens. Ça me soulage. J’aime que la musique soit très forte pour oublier ma situation difficile. »
Le rabòday leur permet d’oublier temporairement leurs problèmes. C’est une façon de survivre psychologiquement. Mais ce qui surprend le plus, c’est la question de la visibilité. Les femmes interrogées disent que le rabòday leur donne une visibilité qu’elles n’ont jamais eue.
Catherine utilise une comparaison très forte : « Tu connais les tas d’ordures dans la rue ? Tout le monde marche dessus sans les remarquer. Mais si une belle voiture vient se garer sur ces ordures, tout d’un coup, tout le monde regarde. C’est exactement comme ça que nous voyons le rabòday. ». Sans le rabòday, personne ne parle d’elles, elles n’existent pas. Avec le rabòday qui parle d’elles, même négativement, elles existent enfin.
Cette logique peut sembler bizarre, mais elle a du sens. Aux États-Unis, des chercheuses ont trouvé la même chose chez les femmes noires qui aiment le rap. Même si le rap dit parfois des choses sexistes, les rappeuses noires l’acceptent parce qu’il les rend visibles dans une société raciste. Les femmes haïtiennes fans de rabòday font le même calcul. Elles préfèrent se solidariser avec les hommes pauvres de leur quartier plutôt qu’avec des féministes riches qui critiquent le sexisme mais ne comprennent pas ce que c’est que d’avoir faim.
Les femmes font ce qu’on appelle une lecture négociée. Cela signifie qu’elles n’acceptent pas tout et ne rejettent pas tout. Elles choisissent. Elles acceptent certaines choses – le fait que les chansons parlent de leur vie, le plaisir de danser, le fait qu’on parle d’elles – tout en rejetant d’autres – les insultes les plus violentes, les textes qui ne conviennent pas aux enfants.
Cette recherche nous apprend plusieurs leçons. D’abord, il ne faut pas juger ces femmes. Les traiter de stupides serait faux et méprisant. Leur choix d’écouter le rabòday est une stratégie pour survivre psychologiquement dans une situation difficile. Ensuite, on ne peut pas comprendre le sexisme si on oublie la pauvreté. Le vrai scandale n’est pas que des femmes pauvres écoutent du rabòday. Le vrai scandale, c’est qu’en 2026, des femmes sont encore obligées de vendre leur corps pour manger.
Enfin, ce travail montre la richesse de la culture haïtienne. Le rabòday fait partie d’une longue tradition. Depuis toujours, la musique haïtienne a raconté la réalité sociale sans langue de bois. Des chansons révolutionnaires de l’époque de l’esclavage jusqu’aux chansons politiques de la dictature, les Haïtiens ont toujours utilisé la musique pour dire la vérité.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez ces refrains dans les rues de Jacmel, ne jugez pas trop vite. Derrière chaque femme qui chante, il y a une histoire de survie. Le rabòday n’est pas la cause du sexisme et de la pauvreté. C’est le symptôme, le cri de détresse d’une jeunesse abandonnée qui danse pour oublier qu’elle a faim.
Jonathan Gédéon
Image d’illustration : Jacmel Info
