Port-au-Prince se balkanise de plus en plus !
Ressemblant à un film d’action produit à Hollywood, le quotidien des habitants de Port-au-Prince est marqué par des scènes macabres dignes d’effets spéciaux. Sous le feu des balles, les quartiers tombent, au fil des jours, sous la coupe réglée des bandits lourdement armés : des résidents devenus errants. Certains se réfugient dans des camps. D’autres sont contraints de vivre avec les hors-la-loi. Dans cette atmosphère funeste, personne n’est épargné, pas même les bébés ni les vieillards à qui l’humanité reconnaît une certaine vulnérabilité.
Depuis tantôt quatre ans, la capitale haïtienne se morcelle, faisant ainsi de chaque personne qui y vit un étranger. S’élargissant rapidement, la cartographie des gangs change d’un instant à l’autre et, de ce fait, paraît difficile à saisir. Dans un battement de cil, les malfrats s’annexent bon nombre de territoires. À l’heure qu’il est, plus de 85 % de Port-au-Prince est sous leur contrôle. Selon l’OIM, plus d’un million de personnes sont forcées d’abandonner leurs maisons, exacerbant la crise humanitaire, déjà aiguë.
Il y a environ un mois, Carrefour-Feuilles, l’un des plus vastes bidonvilles du pays, a été la cible d’une énième attaque des gangs. Le peu de quartiers abritant des civils a été vidé de ses occupants. Ainsi les bandits s’avancent-ils vers des zones stratégiques comme Pacot, Avenue Christophe, Turgeau. D’ailleurs, les onze facultés de l’Université d’État d’Haïti ont fermé leurs portes, en quête de nouvelles adresses. D’autres institutions privées et étatiques ont également vidé les lieux, jugés mortifères.
Pour ce qui est de la zone de Turgeau, où sont logées les deux seules compagnies de téléphonie mobile du pays, également fournisseuses de services d’internet, la peur s’installe. Beaucoup de personnes redoutent, vu les assauts répétés des bandits, la prise de cette zone par les criminels, ce qui affecterait presque toute communication du pays. Devant cette situation, les forces de l’ordre sont invitées à agir pour éviter au pays de sombrer dans ce chaos total.
Qui arme qui et pourquoi ?
Depuis l’ascension des gangs en Haïti, un certain nombre d’acteurs politiques et économiques sont sanctionnés par des pays comme le Canada, la République dominicaine et les États-Unis. D’anciens hauts fonctionnaires de l’État figurent sur les listes des sanctionnés. Un cas en particulier ne passe pas inaperçu dans l’opinion publique : celui de Michel Joseph Martelly, ancien président, accusé non seulement de financer des individus, mais également de les armer dans l’intérêt de son agenda politique.
Publié en octobre 2023, un rapport de l’ONU a révélé que l’ex-président a été l’instigateur du gang de la “Base 257” dont l’objectif était de tuer dans l’œuf tout mouvement visant à réclamer sa démission comme président. Le document, œuvre d’un groupe d’experts, fait état de financement des bandes criminelles logées à Ti Bwa, Village-de-Dieu et Grand-Ravine, dans le but d’étendre son influence sur ces quartiers.
L’homme qui se réclamait être un “bandit légal” s’est vu sanctionner par les États-Unis pour les faits cités plus haut. Malgré les sanctions à son encontre, la justice haïtienne peine à agir contre lui, tandis que les anciens députés Prophane Victor et Alfredo Antoine sont entre les mains de la justice pour leurs collusions avec des gangs qui endeuillent tant de familles en Haïti.
Une criminalité transnationale ?
En février 2024, un accord a été signé entre Washington et Port-au-Prince pour établir officiellement l’Unité Transnationale d’Enquête Criminelle (UTEC) en vue de répondre aux besoins urgents en matière de sécurité. Si, plus d’un an après, il n’y a aucune nouvelle relative à cette unité, Leslie Voltaire et Fritz Alphonse Jean, deux membres du Conseil présidentiel de transition, semblent vouloir poser le problème de l’insécurité au-delà des frontières haïtiennes.
Le président de la Colombie, Gustavo Petro, après avoir visité Haïti, avait affirmé le 4 mars que la région de Catatumbo participe à alimenter la criminalité en Haïti. Cette région est reconnue comme l’une des principales productrices de coca. Cité par le média colombien Revista Semana, le chef de l’État a indiqué que la cocaïne produite dans cette zone transite par Haïti avant d’arriver aux États-Unis.
Les déclarations de M. Petro renforcent l’hypothèse selon laquelle il y aurait l’implication d’autres pays dans la décomposition d’Haïti. Actuel président du CPT, Fritz Alphonse Jean a déclaré, le 31 mars 2025, lors d’une interview avec le journal dominicain Listín Diario, qu’Haïti se trouve au cœur d’un réseau mafieux ayant des ramifications en République dominicaine, Jamaïque, États-Unis et Colombie.
Port-au-Prince se balkanise
Au terme de cette insécurité, la balkanisation de Port-au-Prince se dessine, où les frontières, hier symboliques, deviennent également physiques. Les territoires sont fragmentés. S’il est vrai que les gangs contrôlent 85 % de la capitale, on ne saurait néanmoins passer sous silence une résistance contre les bandits, portée par des brigades d’autodéfense aidées par des policiers ou des militaires.
Face aux offensives des bandits sur des villes de province, certaines autres villes sont en état d’alerte et se préparent à défier toute éventuelle attaque. Dans cette situation, tout “étranger” paraît une victime potentielle. Si rien n’est fait aujourd’hui, n’ira-t-on pas vers la balkanisation d’Haïti ?
Wesker Sylvain
