Kenscoff : Honneur aux héros, honte à l’État 

Kenscoff : Honneur aux héros, honte à l’État 

En publiant une note de condoléances et d’hommage à la suite de la mort tragique de trois militaires à Kenscoff, le Conseil Présidentiel de Transition a adopté le ton solennel martial même que l’on attend d’une autorité en période de deuil national. Mais au-delà des mots soigneusement pesés et des formules d’usage, cette déclaration soulève une série de questions brûlantes sur l’état réel de notre sécurité, la place des Forces Armées d’Haïti dans le dispositif national, et la stratégie ou l’absence de stratégie face à l’insécurité qui ronge le pays.

Un hommage mérité, mais un silence sur les causes

Oui, ces trois soldats sont tombés au « champ d’honneur ». Oui, leur mort est tragique. Oui, leurs familles méritent le respect de la Nation. Mais à quoi bon parler des « annales glorieuses des FAD’H » si les circonstances de leur chute restent enveloppées d’un flou stratégique et politique ? Pourquoi n’a-t-on pas de détails sur l’embuscade ? Qui l’a orchestrée ? Comment des militaires ont-ils pu être ainsi pris au piège à Kenscoff, une zone jusqu’alors perçue comme reculée mais désormais investie par la violence armée ?

Ce drame ne vient pas seul. Il y a à peine quelques semaines, un policier a été tué dans ce même quartier. Comble de l’humiliation pour l’État, ce sont les gangs qui ont chanté ses funérailles, dans une mise en scène macabre où plusieurs autres agents de la PNH ont été blessés. Une attaque d’une violence inouïe, dont les circonstances restent tout aussi floues, sans aucune explication concrète ni enquête publique de la part des autorités. Cette répétition macabre soulève une seule question : qui contrôle réellement Kenscoff ?

Les mots « lutte contre l’insécurité » et « modernisation des forces de sécurité » reviennent comme une litanie depuis des années. Pourtant, les faits disent tout le contraire : nos forces sont souvent mal équipées, mal formées et envoyées dans des opérations périlleuses, sans couverture réelle ni soutien logistique adapté.

De l’émotion au devoir de vérité

Le Conseil Présidentiel de Transition, en réaffirmant son « engagement », semble oublier qu’il sera jugé non sur ses discours, mais sur ses actions. Où en est le plan national de sécurité ? Quel appui concret est offert aux institutions militaires ? Et surtout, pourquoi la Nation ne perçoit-elle aucune amélioration palpable, alors même que la violence s’installe désormais jusque dans les hauteurs boisées de Kenscoff ?

L’usage de termes comme « panthéon », « martyrs », « mémoire collective », participe d’un rituel de langage qui, s’il vise à apaiser la douleur, tend aussi à masquer l’incompétence ou la passivité de l’État. Le danger est qu’à force d’invoquer le devoir de mémoire, on oublie le devoir de vérité.

Ces militaires ne sont pas morts pour des mots. Ils sont morts parce qu’ils ont été envoyés sur le terrain sans les garanties élémentaires de sécurité. Leur « noble mission » ne devrait pas servir à absoudre un système défaillant, mais à exiger des comptes. Que fait-on concrètement pour qu’aucun autre soldat ne tombe dans les mêmes conditions ? Le silence sur ce point est assourdissant.

Le peuple haïtien n’attend plus seulement des messages de condoléances ; il attend des mesures, des résultats, des preuves que la vie de chaque citoyen et de chaque militaire compte réellement pour ceux qui nous gouvernent. Il ne suffit pas de dire que « leur sacrifice ne sera pas vain » : il faut le démontrer. Dans l’ombre de cette embuscade, c’est aussi la crédibilité de l’État qui est tombée. À lui de prouver qu’elle peut se relever.

Jean Daniel PIERRE

GPL Media Libre

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