Pas de Rara à Léogâne cette année : l’insécurité fait taire les tambours
À Léogâne, le Rara est bien plus qu’une simple fête populaire. C’est une tradition profondément ancrée dans l’identité culturelle de la ville, un véritable souffle de vie pour ses habitants. Pourtant, en 2025, pour la deuxième fois en cinq ans, cette célébration emblématique ne verra pas le jour, victime d’un climat d’insécurité grandissant.
Le Rara est un genre musical et culturel haïtien qui prend vie principalement durant la période du Carême. À Léogâne, considéré comme le berceau du Rara en Haïti, cette fête prend une ampleur unique : groupes de musiciens défilant dans les rues, danseurs costumés, artisans vendant des objets traditionnels, et une population en liesse qui vibre au rythme des cornets, des percussions, des bambous, des tambours et des chants ancestraux. Le Rara, c’est la mémoire collective, la résistance culturelle, l’expression populaire par excellence.
Au-delà de l’aspect festif, le Rara constitue une activité économique cruciale pour de nombreux Léogânais. Chaque bande Rara entraîne dans son sillage des dizaines, voire des centaines de petits commerçants : vendeurs de tchatchas, bracelets, boissons, nourriture et autres articles liés à l’événement.
Des artisans trouvent aussi leur compte : “Il y a des gens qui reçoivent de gros contrats pour confectionner des maillots pour les bandes Rara. Parfois, cela monte jusqu’à 200 douzaines. On comprend alors l’impact économique que cette activité représente”, explique Jean Fritz Kendy Maxi, journaliste léogânais joint par téléphone.
Le secteur du tourisme local en subit également les conséquences. “Les hôtels sont vides, les membres de la diaspora ne viennent pas, alors que chaque année, des étrangers arrivaient de pays comme le Chili, le Brésil, les États-Unis ou la France pour vivre le Rara à Léogâne”, déplore-t-il.
Mais cette année, comme en 2020, année marquée par la pandémie de Covid-19, la fête est annulée. La décision, prise par la mairie de Léogâne en février dernier, fait suite à des menaces sérieuses d’envahissement de la ville par les gangs armés installés à Gressier.
Des attaques ciblées ont été enregistrées à l’entrée nord de Léogâne, notamment dans des quartiers comme Lafferronay et Flon. Face à cette menace persistante, les autorités municipales, en concertation avec la police, ont annoncé qu’aucune activité liée au Rara ne serait tolérée cette année.
Pourtant, malgré cette interdiction, certains groupes tentent de défiler, poussés par un besoin viscéral de renouer avec leur culture. “Des groupes sortent dans les rues, bien que la mairie ait déclaré qu’ils seront sanctionnés par une amende de 100 000 gourdes. Mais les gens veulent danser, veulent revivre cette atmosphère”, raconte le journaliste.
Un épisode marquant illustre à quel point cette ambiance manque à la population : “En mars dernier, un groupe appelé Mande Granmoun de Belle Fontaine a organisé une veillée funèbre avec quelques musiciens. Une foule immense s’est précipitée, pensant qu’un groupe Rara sortait. Cela montre à quel point la population est avide de cette énergie collective.”
Dans ce climat de tension, des voix s’élèvent pour évoquer une éventuelle “délocalisation” du Rara vers Petit-Goâve. Mais Maxi est formel : “Contrairement à ce que certains affirment, il n’y a pas de délocalisation du Rara vers Petit-Goâve. Cette ville cherche simplement à développer son propre événement, et dans les années précédentes, elle faisait venir des musiciens de Léogâne en leur offrant jusqu’à deux à trois fois plus que ce qu’ils touchaient ici. Aujourd’hui, elle cherche à profiter de la situation difficile de Léogâne pour prendre une place plus importante sur la scène culturelle.”
L’annulation du Rara à Léogâne en 2025 est une tragédie culturelle, économique et sociale. Dans une Haïti fragilisée par la violence et l’instabilité, chaque attaque contre la culture est une atteinte à l’âme même du peuple. Pour les Léogânais, le Rara n’est pas seulement une tradition : c’est un symbole de vie, de lutte, et d’espérance.
Steeve Luc PIERRE
