Conseil d’Administration de la BRH : un mandat de trois ans mis à rude épreuve
Depuis 1979, la loi promet trois ans, renouvelables, à chaque Conseil d’Administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Si cette règle avait toujours joué sans le moindre accroc, le pays aurait connu environ seize successions de Conseil d’Administration à la tête de la BRH entre 1979 et 2026. Dans les faits, on recense plutôt vingt-et-un véritables changements de Gouverneur durant cette période. Mais attention, tous les autres arrêtés ne sont pas pour autant des ruptures. À six reprises, le Conseil ne s’est pas renouvelé avec de nouveaux visages : il s’est simplement reproduit, exactement comme la loi le permet, avec le même Gouverneur reconduit pour un second, voire un troisième mandat. Quatre autres arrêtés, enfin, n’ont touché qu’un poste secondaire, sans jamais toucher au fauteuil du Gouverneur lui-même.
D’abord, il faut rappeler ce que dit exactement la loi. La BRH a été créée par la loi du 17 août 1979. Son article 6 est très clair sur ce point : le Conseil d’Administration est composé de membres nommés pour une période de trois ans, renouvelable, par arrêté du Président de la République. Ensuite, conformément à la Constitution de 1987, ces nominations doivent être ratifiées par le Sénat de la République. Le Conseil lui-même regroupe cinq personnes : le Gouverneur, qui préside, le Gouverneur-Adjoint, qui fait office de vice-président, ainsi que trois membres, dont l’un exerce la fonction de Directeur Général. Ensemble, ils fixent la politique monétaire du pays, autorisent l’impression des billets, encadrent les opérations de crédit et supervisent les échanges en devises. Autant dire que la stabilité de ce Conseil n’est jamais un détail sans importance.
Or, cette stabilité a connu deux visages bien différents au fil des décennies. D’un côté, il y a eu des années de valse rapide. De l’autre, il y a eu des années de longue installation. Entre les deux, la loi des trois ans, elle, est restée la même sur le papier.
Regardons d’abord la première période, celle qui va de 1979 à environ 1994. Cette époque coïncide avec la fin de la dictature des Duvalier, puis avec une longue suite de coups d’État et de gouvernements provisoires. Sans surprise, le Conseil de la BRH suit ce même tempo agité. Marcel Léger, par exemple, n’est resté Gouverneur que cinq mois, de février à juillet 1982. Encore plus frappant, la Commission Provisoire installée en octobre 1994 n’a tenu que deux mois avant d’être remplacée par le Conseil dirigé par Leslie Delatour, en décembre de la même année. Durant ces quinze années, un nouveau visage arrive presque chaque année à la tête de la BRH, parfois même plus vite. Certes, deux Gouverneurs de cette époque, Antonio André puis Allan Nolté, ont chacun bénéficié de renouvellement, comme la loi le permet. Mais ces reconductions elles-mêmes restent brèves, à peine quelques mois avant le remplacement suivant. La loi prévoyait trois ans. La réalité politique du pays en offrait souvent beaucoup moins.
Puis, à partir de la fin des années 1990, un tout autre visage apparaît. Cette fois, ce n’est plus la rapidité qui étonne, mais au contraire la longévité, portée précisément par ce droit au renouvellement que la loi accorde. Charles Castel, nommé Gouverneur en 2007, voit son mandat renouvelé une fois, en 2011, et reste finalement en poste durant huit années complètes, jusqu’en 2015. Jean Baden Dubois lui succède et connaît un parcours tout aussi long. Nommé en 2015, il est reconduit deux fois, en 2016 puis en 2019, et occupe la fonction pendant près de huit ans lui aussi, jusqu’en 2023. Ronald Gabriel, l’actuel Gouverneur, suit désormais ce même chemin : nommé en 2023, il vient tout juste d’être reconduit en 2026. Dans ces trois cas, la loi n’est nullement violée. Le mandat de trois ans est simplement renouvelé, comme le texte l’autorise expressément. Mais le résultat concret reste le même : le fauteuil du Gouverneur change beaucoup moins souvent qu’un premier mandat ne le laisserait croire.
Entre ces deux périodes, il existe aussi des cas plus modérés, qui rappellent que l’histoire de la BRH n’est jamais totalement figée dans un seul schéma. Raymond Magloire, par exemple, reste Gouverneur pendant un peu plus de trois ans, de 2004 à 2007, un rythme finalement assez proche de celui voulu par la loi. Venel Joseph, avant lui, tient également son poste durant presque trois ans complets. Ces exemples montrent que la règle des trois ans n’a pas toujours été bafouée. Elle a simplement rarement été respectée à la lettre, tantôt dépassée de peu, tantôt dépassée de très loin, tantôt écourtée de façon brutale.
Voilà donc le paradoxe que révèle cette longue histoire. La même disposition légale, celle d’un mandat de trois ans renouvelable, a produit deux visages bien différents selon les époques. Pendant les années de crise aiguë, le renouvellement n’a presque jamais eu le temps de jouer, tant les Gouverneurs changeaient vite. Pendant les années de stabilité relative, au contraire, ce même droit au renouvellement a permis à certains dirigeants de rester bien au-delà de ce qu’un premier mandat laissait imaginer. Dans les deux cas, ce n’est pas la loi elle-même qui a changé. C’est plutôt le contexte politique du pays qui a décidé, tour à tour, de la brusquer ou de s’en servir pleinement.
Le dernier changement en date confirme d’ailleurs que cette histoire continue de s’écrire. Le 11 août 2026, un nouvel arrêté reconduit Ronald Gabriel à son poste de Gouverneur. Toutefois, ce changement n’est que partiel. Guerly Leriche devient le nouveau Gouverneur-Adjoint. Florient Jean Mari, qui figurait comme simple membre du Conseil précédent, devient à son tour Directeur Général. Michèle Delerme et Edwige Jean complètent l’équipe. Ainsi, même quand un Gouverneur reste en place, l’équipe qui l’entoure, elle, continue de bouger autour de lui. Ce va-et-vient permanent, entre visages qui restent et visages qui changent, illustre bien à quel point la composition du Conseil demeure, encore aujourd’hui, un poste en mouvement constant.
Tout compte fait, deux moments méritent d’être particulièrement soulignés dans cette longue histoire. D’un côté, la Commission Provisoire d’octobre 1994 détient le record de la plus courte durée, avec à peine deux mois d’existence avant d’être remplacée. Marcel Léger, Gouverneur au début des années 1980, n’a lui non plus tenu que cinq mois avant de céder sa place. De l’autre côté, les mandats de Charles Castel et de Jean Baden Dubois détiennent le record inverse, avec huit années chacun à la tête de l’institution, obtenues légalement grâce au renouvellement, soit près du triple de la durée d’un premier mandat. Entre ces deux extrêmes, quarante-sept années se sont écoulées, avec vingt-et-un véritables changements de Gouverneur, six renouvellements du même titulaire comme la loi le prévoit, et quatre ajustements mineurs n’ayant jamais touché le sommet de l’institution pourtant censée incarner, plus que toute autre, la stabilité de l’État haïtien.
Jonathan Gédéon
