Coupe du Monde 2026 : Haïti éliminée, mais 2030 doit se construire aujourd’hui

Coupe du Monde 2026 : Haïti éliminée, mais 2030 doit se construire aujourd’hui

Le rêve est terminé. En deux matchs seulement, tout s’est joué. Haïti a quitté la Coupe du Monde 2026 par la petite porte, battue par l’Écosse sur le score d’un but à zéro, puis humiliée par le Brésil trois buts à zéro. Deux défaites, zéro point, et une élimination consommée avant même d’avoir disputé le troisième match de la phase de groupes. Car la FIFA a retenu, pour cette édition, le critère de la confrontation directe pour départager les équipes. Haïti était déjà dehors quand elle a affronté le Maroc. Et le Maroc l’a battue quatre buts à deux, comme pour enfoncer le clou. Les Grenadiers rentrent à la maison. Et avec eux, rentre aussi une question que personne ne peut plus éviter : Qu’est-ce qu’on doit faire maintenant ?

La douleur des supporters est réelle. Elle est légitime. Voir son équipe nationale sur la plus grande scène du football mondial et la voir partir sans victoire, éliminée avant le dernier match, c’est dur. Mais la douleur, si on la laisse parler seule, ne construit rien. Ce qu’il faut faire aujourd’hui, ce n’est pas pleurer l’élimination de 2026. C’est préparer sérieusement la qualification pour 2030. Et pour cela, il faut regarder la réalité en face, même quand elle fait mal.

Cette réalité a un chiffre qui résume tout. Pendant toute cette Coupe du Monde 2026, un seul joueur de la sélection nationale représentait le championnat haïtien : Woodensky Pierre. Un seul. Sur un groupe de vingt-six joueurs. Et ce joueur-là n’a pas joué une seule minute dans aucun des trois matchs. Cela signifie concrètement que le championnat national haïtien n’a produit aucun joueur assez compétitif pour fouler le gazon d’une Coupe du Monde. Voilà le vrai problème. Voilà le vrai point de départ.

Car on ne peut pas bâtir une sélection nationale solide sans un championnat national solide. C’est une vérité simple, mais que l’on semble oublier chaque fois que les Grenadiers jouent bien pendant les phases de qualification. Le football haïtien repose aujourd’hui presque entièrement sur la diaspora. Des joueurs nés à l’étranger, formés à l’étranger, qui acceptent de porter le maillot grenat par attachement à leurs racines. C’est beau. C’est touchant. Mais ce n’est pas suffisant. Et surtout, ce n’est pas durable.

La question qui s’impose alors est celle-ci : Comment renforcer le championnat national pour qu’il devienne un vrai vivier de talents capables de peser sur la scène internationale ? La réponse passe par plusieurs chantiers simultanés, tous urgents, tous liés les uns aux autres. Et parmi ces chantiers, il en existe un que l’on n’évoque presque jamais dans les débats sur le football haïtien : la propriété industrielle. Ce thème peut surprendre. Il peut même sembler déplacé dans une conversation sur le sport. Mais c’est précisément là que réside l’une des plus grandes occasions manquées du football haïtien.

Les clubs haïtiens, la Fédération Haïtienne de Football, les athlètes eux-mêmes ne protègent pas leurs noms, leurs logos, leurs emblèmes. Ils ne déposent pas de marques. Ils n’enregistrent pas leurs droits. Résultat : leurs images sont utilisées sans autorisation, leurs noms sont exploités commercialement sans qu’ils en tirent un centime, et les tournois pourtant populaires comme le championnat national ou les tournois de vacances ne génèrent aucun revenu structuré pour les clubs. C’est de l’argent qui disparaît dans le vide. De l’argent qui aurait pu servir à payer des entraîneurs qualifiés, à construire des infrastructures, à financer la formation des jeunes joueurs.

Pourtant, la loi haïtienne du 17 février 1982 sur la propriété industrielle existe. Haïti est membre de la Convention de Paris et signataire des accords internationaux qui permettent de protéger ces droits. Les outils juridiques sont là. Ils attendent d’être utilisés. Un club comme le Racing Club Haïtien, un événement comme le championnat national, ont une valeur de marque réelle. Ils ont une histoire, une identité, une base de supporters. Tout cela peut être protégé, valorisé, monétisé. Il suffit de faire le dépôt. Il suffit d’y penser. Il suffit que quelqu’un, au sein de la Fédération et des clubs, se lève et dise : notre marque a de la valeur, protégeons-la.

Cette protection ouvre une porte immense : le sponsoring et le merchandising. Des maillots officiels, des produits dérivés, des partenariats avec des entreprises locales et internationales. Dans d’autres pays de la région, des clubs de football génèrent des millions grâce à leurs droits commerciaux. En Haïti, on laisse ces revenus sur la table parce qu’on n’a pas encore compris que le sport est aussi une économie. Une économie qui, si elle est bien organisée, peut financer exactement ce dont le football haïtien a besoin : des centres de formation modernes, des terrains aux normes, des salaires décents pour les joueurs du championnat national, et des entraîneurs capables de former la prochaine génération de Grenadiers.

Mais les ressources financières seules ne suffisent pas. Il faut aussi une réforme institutionnelle profonde. Le Ministère du Commerce et de l’Industrie et le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique doivent travailler ensemble, ce qu’ils ne font pas aujourd’hui. Ces deux ministères évoluent en silos alors que leurs missions se croisent directement sur la question du sport et de l’économie sportive. Une politique publique coordonnée entre eux pourrait transformer les règles du jeu. Elle pourrait créer les conditions pour que des innovations dans les équipements sportifs soient développées localement, protégées par des brevets, et utilisées pour améliorer les performances de nos athlètes.

La formation est l’autre pilier indispensable. Les fédérations, les clubs et les agents de joueurs doivent être formés à la gestion des droits sportifs, à la négociation des contrats, à la valorisation des actifs immatériels. Ce n’est pas une question réservée aux juristes. C’est une question de survie économique pour le sport haïtien. Des pays comme le Maroc, qui vient précisément de battre Haïti quatre buts à deux lors de cette Coupe du Monde 2026, ont compris cela depuis longtemps. Le Maroc a modernisé ses infrastructures sportives, organisé son championnat national, protégé ses droits commerciaux, attiré des investisseurs. Et aujourd’hui, le Maroc devient une équipe très compétitive en Coupe du Monde. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une stratégie construite sur des années.

La coopération internationale est également un levier que Haïti n’utilise pas assez. L’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle propose des programmes d’assistance technique spécifiquement dédiés aux pays en développement dans le domaine du sport. Des conventions bilatérales avec des offices de propriété industrielle plus expérimentés peuvent faciliter le transfert de connaissances. Ces opportunités existent. Elles attendent qu’on aille les chercher. Il faut juste décider que le football haïtien mérite un État qui se bat pour lui autant que les supporters se battent pour le défendre dans les tribunes.

L’élimination d’Haïti à la Coupe du Monde 2026 est douloureuse. Être sortie avant même le dernier match de groupe l’est encore plus. Mais cette élimination est aussi une occasion rare. Une occasion de tout remettre à plat. Une occasion de construire enfin un football haïtien qui ne dépend pas uniquement de la générosité de la diaspora. Un football ancré sur un championnat national fort, des clubs bien gérés, des droits protégés, des revenus investis dans la formation. Le chemin vers 2030 est long. Mais il commence aujourd’hui. Il commence par une décision simple : traiter le football haïtien non plus comme un divertissement, mais comme ce qu’il est vraiment — un secteur économique stratégique qui mérite une vraie politique nationale.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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