Le « chany » face à la vie chère : comprendre pourquoi le cirage de chaussures est passé de 25 à 50 gourdes
Dans les rues de Port-au-Prince, un détail en apparence banal suscite de plus en plus d’inquiétude : le prix du cirage de chaussures a doublé dans plusieurs communes, notamment à Delmas et à Pétion-Ville. Longtemps fixé à 25 gourdes pour les prestations de base, il atteint désormais 50 gourdes. Une hausse qui choque certains clients, mais qui s’inscrit dans une dynamique plus large liée à la hausse du coût de la vie.
Le carburant, élément essentiel de l’économie nationale, a connu plusieurs ajustements à la hausse ces derniers mois. Cette situation a entraîné une augmentation des coûts de transport (tap-tap, motos) et, par effet domino, des prix des produits de première nécessité. Dans ce contexte, les « chany » (cireurs de chaussures), évoluant dans l’économie informelle, ont dû revoir leurs tarifs pour continuer à travailler.
Officiellement, aucun cadre ne régule les prix pratiqués par les cireurs de chaussures dans les rues. Pourtant, leur présence est visible à travers toute la capitale : devant les écoles, les églises, les universités ou encore aux abords des zones commerciales et des stations-service. Acteurs discrets de la vie urbaine, ils occupent une place importante dans le quotidien de nombreux citadins.
La hausse observée à Delmas et à Pétion-Ville ne relève pas uniquement d’un choix opportuniste. Elle traduit une réalité économique difficile liée à l’augmentation du coût des outils et produits utilisés pour le travail, ainsi qu’aux dépenses quotidiennes des travailleurs.
« Les gens pensent qu’on exagère, mais ce n’est pas seulement le cirage qui coûte plus cher. Ce sont surtout les produits et matériaux que nous utilisons pour nettoyer les chaussures qui ont augmenté sur le marché. À cela s’ajoute le transport que je dois payer chaque jour pour venir m’installer ici à Delmas », explique Jean-Marie, cireur de chaussures installé près de l’autoroute de Delmas.
« Pendant la journée, je dois aussi manger, parce que je reste ici du matin jusqu’au crépuscule. Et en rentrant chez moi, je dois pouvoir ramener quelque chose pour ma famille. Si je continue à 25 gourdes, je ne pourrai même pas acheter assez de riz pour nourrir ma femme et mes quatre enfants. Je rentre les mains vides. »
Cette augmentation à 50 gourdes crée des tensions dans les rues. Entre manque de monnaie, incompréhension ou refus du nouveau tarif, les échanges sont parfois tendus entre clients et travailleurs, chacun défendant sa position.
Pour les usagers réguliers, notamment les étudiants et jeunes professionnels, la hausse devient un poids supplémentaire dans un budget déjà serré. Dans les zones universitaires de Pétion-Ville, beaucoup tentent de maintenir une apparence soignée malgré les contraintes économiques.
« 50 gourdes par-ci, 50 gourdes par-là, à la fin ça pèse sur la semaine », témoigne Stevenson, étudiant en gestion rencontré à Pétion-Ville. « Avant, ce n’était même pas une dépense à calculer. Aujourd’hui, avec le transport et tout le reste, il faut faire des choix. »
Face à cette nouvelle réalité, certains habitants adoptent d’autres habitudes. Plusieurs préfèrent désormais nettoyer eux-mêmes leurs chaussures à la maison, à l’aide de solutions improvisées ou de produits de cirage achetés en magasin.
Peu à peu, le service de rue perd une partie de sa clientèle traditionnelle. Paradoxalement, en augmentant leurs prix pour survivre, les « chany » risquent de voir diminuer la demande de leurs services.
Au-delà du simple cirage de chaussures, ce phénomène met en lumière le fonctionnement fragile de l’économie informelle en Haïti. Sans régulation ni protection sociale, elle reste directement exposée aux fluctuations du coût de la vie.
Dans ce contexte, le cireur de chaussures apparaît comme un indicateur discret mais révélateur de la réalité économique du pays. Quand le prix d’un service aussi simple double, c’est souvent toute une chaîne de vulnérabilités qui se manifeste dans l’espace urbain.
Steeve Luc PIERRE
**Note de la rédaction : Les noms utilisés dans ce texte sont des pseudonymes afin de préserver l’anonymat des intervenants.
