2025 : une année économique catastrophique pour Haïti

2025 : une année économique catastrophique pour Haïti

Ce 31 décembre 2025, alors que le monde entier s’apprête à célébrer le passage à la nouvelle année, Haïti referme un chapitre économique particulièrement sombre. Les chiffres de la Banque de la République d’Haïti (BRH) publiés dans sa note sur la politique monétaire du quatrième trimestre de l’exercice fiscal 2024-2025 confirment ce que les Haïtiens vivent au quotidien : l’économie du pays est à genoux. Et les perspectives pour 2026 ne laissent guère entrevoir d’amélioration.

Cette analyse se base principalement sur cette note couvrant la période juillet-septembre 2025. Certes, pour avoir une vision complète de l’année 2025, il faudrait examiner également les notes des deux trimestres précédents, janvier-mars et avril-juin, déjà disponibles, ainsi que celle du dernier trimestre octobre-décembre qui ne sera publiée qu’en mars 2026. Mais pour rendre l’exercice accessible à tous, même à ceux qui n’ont pas de formation en économie, nous nous concentrons sur cette seule note. Et les données qu’elle contient suffisent amplement à illustrer l’ampleur du désastre.

Premier constat accablant : l’économie haïtienne s’est contractée pour la septième année consécutive. L’Indicateur conjoncturel d’activité économique (ICAE), qui mesure l’évolution de la production nationale, a reculé de 2,1% au troisième trimestre de l’exercice fiscal 2025. Sur les neuf premiers mois de l’exercice fiscal, cette contraction atteint 2,4%. Pour comprendre simplement, cela signifie que le pays produit moins qu’avant. Les usines tournent au ralenti. Des champs agricoles sont abandonnés. Des commerces ferment. L’économie rétrécit au lieu de grandir. Et les projections de la Banque centrale pour le dernier trimestre de l’exercice 2025 prévoient une nouvelle contraction de 1,5%. Sept années consécutives de recul économique, c’est du jamais vu dans l’histoire récente du pays.

Cette débâcle économique s’explique principalement par la dégradation catastrophique des conditions sécuritaires. Les gangs contrôlent des territoires entiers. Les routes sont coupées. Les entreprises sont paralysées. Les paysans ne peuvent plus cultiver leurs terres. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), le nombre de personnes déplacées a atteint un niveau record : 1,4 million de personnes entre juillet et septembre 2025, soit une augmentation de 10% par rapport à juin 2025. Ces déplacements massifs ont détruit les moyens de subsistance de milliers de familles.

Le secteur textile, l’un des rares poumons économiques du pays, suffoque. Le nombre d’ouvriers est passé de 28 272 en septembre 2024 à seulement 24 852 en juillet 2025. Des milliers d’emplois perdus. Et le non-renouvellement de la loi HOPE/HELP, expirée le 30 septembre 2025, risque de porter le coup de grâce à cette industrie déjà fragile. Sans cette loi, les entreprises haïtiennes perdent leur compétitivité.

L’inflation, ce poison qui ronge le pouvoir d’achat des ménages, a explosé. Elle s’est établie à 31,9% en septembre 2025, contre 28,4% en juin dernier et 27,9% en septembre 2024. Concrètement, cela signifie que ce qui coûtait 100 gourdes il y a un an coûte maintenant 132 gourdes. Les salaires n’augmentent pas, mais les prix grimpent en flèche. Les familles peinent à se nourrir. À se soigner. À envoyer leurs enfants à l’école.

D’ailleurs, la situation alimentaire est devenue dramatique. Selon la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire(CNSA), environ 5,7 millions d’Haïtiens, soit 51% de la population analysée, sont en insécurité alimentaire aiguë entre juillet et septembre 2025. Cela inclut un million d’enfants en situation critique. En d’autres termes, plus de la moitié de la population ne mange pas à sa faim. Les inondations de fin septembre et l’ouragan Mélissa ont aggravé cette crise en détruisant des plantations, des maisons et des infrastructures dans plusieurs départements.

Les finances publiques du pays ne se portent guère mieux. Bien que les recettes fiscales aient légèrement augmenté de 5,70% comparativement au trimestre précédent pour atteindre 48 548 millions de gourdes au quatrième trimestre, elles ne représentent que 50% des ressources totales de l’État chiffrées à 384 427,26 millions de gourdes. Pour boucler son budget, le gouvernement a dû émettre massivement des billets de trésorerie, dont l’encours a atteint 169 254,85 millions de gourdes au 30 septembre 2025. C’est comme si l’État empruntait massivement pour payer ses dépenses courantes, une situation peu viable à long terme.

Un seul indicateur semble positif dans ce tableau désolant : les transferts de la diaspora haïtienne. Ces envois d’argent des Haïtiens vivant à l’étranger ont totalisé 4 435,39 millions de dollars américains sur l’exercice 2025, en hausse de 22,03% par rapport à l’année précédente. Sans ces transferts, la situation serait encore plus catastrophique. Ce sont ces dollars envoyés par les migrants qui permettent à des millions de familles de survivre. Ils soutiennent également le taux de change qui est resté relativement stable autour de 130 – 131 gourdes pour un dollar américain.

Mais cette relative stabilité du taux de change ne doit pas faire illusion. Elle s’observe dans un contexte d’atonie économique, c’est-à-dire de paralysie des activités. Les gens ne produisent pas. Les entreprises ne fonctionnent pas. Donc il n’y a pas beaucoup de demande de dollars pour importer des matières premières ou des équipements. La stabilité du change reflète davantage la mort économique que la bonne santé.

Le secteur bancaire, quant à lui, affiche paradoxalement des résultats positifs. Les banques ont généré un bénéfice net de 2 808,52 millions de gourdes au quatrième trimestre, en hausse de 26,9% par rapport au trimestre précédent. Mais cette performance cache une réalité inquiétante : les banques ne prêtent pas beaucoup à l’économie réelle. Le ratio prêts bruts sur dépôts totaux ne s’élève qu’à 21,81%. Cela signifie que sur chaque 100 gourdes déposées par les clients, les banques n’en prêtent que 22 à l’économie. Le reste dort dans les coffres ou est placé en bons du trésor. L’argent ne circule pas. Il ne finance pas la production. Il ne crée pas d’emplois.

La répartition géographique du crédit illustre également les déséquilibres du pays. Plus de 75% du total des prêts accordés par le système financier ont été canalisés vers le département de l’Ouest, essentiellement vers Port-au-Prince et ses environs. Les autres départements se partagent les miettes. Le Nord-Ouest n’a capté que 0,69% du portefeuille total des crédits. Cette concentration extrême freine le développement des régions.

Alors que nous tournons la page de 2025, les perspectives pour 2026 restent sombres. La BRH elle-même reconnaît que la relance économique est conditionnée au rétablissement de la sécurité. Or, rien n’indique une amélioration prochaine de la situation sécuritaire. Au contraire, une nouvelle tempête politique se profile à l’horizon avec l’échéance du 7 février 2026, date à laquelle le mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) prendra fin selon l’accord du 3 avril 2024. Qui dirigera le pays après cette date ? Personne ne le sait. Et cette incertitude politique s’ajoute au chaos sécuritaire.

Dans ces conditions, souhaiter la bonne année devient presque un exercice rituel vidé de son sens. Bien sûr, nous disons tous « Bonne année 2026 ! » par habitude, par politesse, peut-être par espoir. Mais au fond de nous, nous savons que tant que l’insécurité continue de faire son petit bonhomme de chemin, tant que les gangs dictent leur loi, tant que les personnes déplacées se multiplient, tant que la production s’effondre, ces vœux resteront des paroles creuses. La bonne année ne viendra pas par magie au passage de minuit. Elle viendra quand les Haïtiens pourront retourner travailler en sécurité. Quand les paysans pourront cultiver leurs champs. Quand les commerçants pourront circuler librement. Quand les enfants pourront aller à l’école sans crainte.

Pour l’instant, nous entrons dans 2026 avec le lourd fardeau de sept années de contraction économique, une inflation galopante à plus de 30%, plus de la moitié de la population en insécurité alimentaire, plus de 1,4 million de personnes déplacées, des milliers d’emplois perdus, et aucune perspective claire d’amélioration. Les chiffres de la Banque centrale ne mentent pas. Ils racontent l’histoire d’un pays à la dérive, d’une économie moribonde, d’un peuple qui souffre.

Alors oui, bonne année 2026 à tous les Haïtiens. Mais surtout, que cette nouvelle année apporte enfin la paix et la sécurité sans lesquelles aucune reprise économique n’est possible. Que les dirigeants, quels qu’ils soient après le 7 février, comprennent enfin l’urgence de la situation. Que le peuple haïtien trouve la force de continuer à espérer et à se battre pour des jours meilleurs. Car sans espoir, il ne reste rien.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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