Gangs armés en Haïti : de la conquête des territoires à la pollution des esprits
Les vidéos de crimes ont envahi nos fils d’actualité. Sur Facebook, TikTok, WhatsApp et ailleurs, meurtres, tortures et scènes de violence sont consommés chaque jour par une génération dont beaucoup ont déjà vécu l’horreur dans leurs quartiers, parfois jusqu’à devoir fuir leur domicile. Après avoir subi la violence dans la vie réelle, cette jeunesse la retrouve désormais sur ses écrans, comme une réalité ordinaire de la vie en Haïti. À quand la fin de cette banalisation, pour espérer mieux à l’avenir ?
Ces dernières années, alors que la situation sécuritaire du pays se dégrade, il est devenu plus facile de tomber sur une vidéo de meurtre que sur une information relatant l’arrestation d’un criminel ou une opération réussie des forces de l’ordre. Nos timelines sont envahies par les images de crimes. Nos réseaux sociaux puent le sang, la violence et la méchanceté.
La dernière vidéo en date, particulièrement atroce, met en scène des membres présumés de 400 Mawozo en train de décapiter une jeune femme encore en vie, avec la participation d’une autre jeune femme, Nice-B ainsi connue. La victime aurait été accusée d’avoir rendu publique une photo de cette dernière, prostituée assumée qui aurait séjourné pendant une période considérable dans le fief du gang.
Cette vidéo n’est pas la première de ce genre. En juillet dernier, une autre vidéo avait montré des caïds en train de découper les différentes parties du corps d’un homme présenté comme un collaborateur de la police, dans le Bas-Artibonite. Il y a moins de deux semaines, une autre scène glaçante montrait un jeune garçon, à l’apparence d’un adolescent, massacrant à coups de batte de baseball un policier capturé par des bandits, sous les yeux d’autres membres du gang de Canaan, dirigé par Jeff Gwo Lwa
Au-delà des scènes de crimes, ces bandits exhibent égalemeent leurs armes, leurs voitures, leurs fêtes et surtout des centaines de liasses de billets, comme pour montrer non seulement qu’ils sont puissants, mais aussi qu’ils sont riches et qu’ils vivent dans le luxe.
Pendant ce temps, cette semaine encore, une autre vidéo a cartonné: un citoyen expliquant sur une radio de la capitale qu’il se sent beaucoup plus en sécurité à Croix-des-Bouquets, commune contrôlée par les gangs, que dans d’autres zones de l’air métropolitaine non-controlées par les bandits. Selon lui, il n’est pas menacé dans son quartier, mais son inquiétude commence une fois franchir la frontière entre la Croix des Bouquets et Tabarre.
Par ailleurs, il est devenu normal pour certains internautes d’être « en direct » avec ces criminels, de produire des contenus reprenant leurs musiques, leurs slogans, etc.
Entre-temps, nos jeunes et nos adolescents, qui utilisent massivement les réseaux sociaux, consomment ces contenus au quotidien.
Alors, qu’au regard de ces faits, il est capital de se demander ce que cette société est en train d’apprendre à la jeune génération ?
Un criminel peut être riche ? Un bandit, puissant ? Un assassin peut devenir célèbre, une personnalité médiatique ? La violence pourrait s’imposer en spectacle ?
Bref, sommes-nous en train de socialiser toute une génération par la criminalité ? S’achemine t-on vers une normalisation de la violence ?
Ne voyons-nous pas qu’après avoir contrôlés les territoires, les gangs veulent conquérir nos esprits ?
MédiaLibreHaïti
