Haïti au Mondial : l’émotion du football face aux dérives de la publicité
Haïti vit un moment rare, un moment fort, un moment que beaucoup d’Haïtiens n’oublieront pas de sitôt. Ce samedi 13 juin 2026, à 9 h du soir, heure haïtienne, les Grenadiers entrent en lice dans la Coupe du monde face à l’Écosse. Pour le pays, il ne s’agit pas d’un match ordinaire. Il s’agit d’un événement historique. Il s’agit du retour d’Haïti dans la plus grande compétition sportive du monde, celle qui passionne desmilliards de personnes à travers la planète. Et surtout, il s’agit de la deuxième participation du pays à une Coupe du monde masculine senior, 52 ans après 1974.
En tant que passionné de football, j’ai déjà suivi plusieurs Coupes du monde avec beaucoup d’attention. Mais cette édition a une saveur particulière. Cette fois-ci, ce n’est pas seulement le spectacle qui attire mon regard. C’est aussi l’histoire de mon pays. C’est aussi notre fierté collective. C’est aussi notre présence dans un espace où Haïti n’avait plus été vu depuis très longtemps. Voilà pourquoi ce Mondial ne ressemble pas aux autres pour nous. Il porte une valeur symbolique immense.
Cependant, plus on suit un grand événement, plus on découvre tout ce qui gravite autour de lui. Et justement, autour de la Coupe du monde, il n’y a pas seulement le football. Il y a aussi la publicité. Elle est partout. Elle passe à la radio. Elle apparaît à la télévision. Elle circule sur les plateformes numériques. Elle envahit les espaces médiatiques avec force, parce qu’un grand événement attire toujours une grande audience. Et quand l’audience est grande, les annonceurs veulent en profiter.
À ce niveau, il faut reconnaître une chose importante. La publicité n’est pas mauvaise en soi. Lorsqu’elle est honnête, elle peut informer le public. Elle peut présenter un produit. Elle peut expliquer un service. Elle peut aider les gens à choisir plus facilement. En ce sens, elle joue un rôle utile dans l’économie. Elle réduit le manque d’information. Elle rapproche le vendeur du consommateur. Elle permet au marché de mieux fonctionner.
Mais, ce rôle peut déraper. Et c’est là que les problèmes commencent. Certaines publicités ne se contentent pas d’informer. Elles exagèrent. Elles cachent une partie de la vérité. Elles promettent plus que ce qu’un produit peut réellement offrir. Parfois même, elles mentent ouvertement. Dit autrement, on donne au public une belle image qui ne correspond pas à la réalité.
Pendant un grand événement comme la Coupe du monde, ce danger devient encore plus fort. Le public est ému. Il est concentré sur les matchs. Il est porté par la passion. Or, l’émotion rend souvent les gens plus vulnérables aux messages répétés. C’est ici que l’économie comportementale aide à mieux comprendre la situation. Elle montre que les êtres humains ne décident pas toujours de manière froide et rationnelle. Ils sont aussi influencés par la répétition, la confiance, l’émotion, l’habitude et l’image.
Autrement dit, quand une publicité revient sans cesse, elle finit par entrer dans l’esprit du public. Quand elle est dite avec assurance, elle paraît plus crédible. Quand elle est associée à un grand événement, elle semble plus importante. C’est ainsi que des gens peuvent acheter des biens dont ils n’ont pas vraiment besoin. C’est aussi ainsi qu’ils peuvent prendre un mauvais produit pour un bon produit. La publicité peut donc orienter le choix. Elle peut même le déformer.
Cette réalité se voit d’abord dans les produits liés à la santé. Pendant les grands événements, on entend souvent des annonces qui présentent certains produits comme utiles, forts ou miraculeux. Pourtant, tout ce qui est bien présenté n’est pas forcément bon. Une belle voix ne garantit pas une bonne qualité. Une belle image ne garantit pas un vrai résultat. Voilà pourquoi le consommateur doit rester vigilant.
Le même problème apparaît avec les services de transfert d’argent et de paiement mobile. Certaines plateformes se font connaître par de grandes publicités alors qu’elles ne sont pas autorisées par la Banque de la République d’Haïti. Là encore, le danger est réel. Le public peut croire qu’un service est fiable simplement parce qu’il est visible. Or, la visibilité n’est pas une preuve de légalité. La popularité n’est pas non plus une preuve de sécurité. Un service très annoncé n’est pas forcément un service autorisé ou sûr.
Un autre domaine mérite aussi une attention sérieuse : les écoles et les universités. Certaines écoles et universités sont qualifiées de « borlette » par la société parce que leur réputation est mauvaise et que leur qualité est jugée faible. Cependant, malgré cette mauvaise réputation, certaines de ces institutions utilisent quand même la publicité pour faire croire qu’elles sont meilleures qu’elles ne le sont réellement.
Il faut aussi parler d’un autre phénomène souvent discret, mais très important. Pendant ce Mondial, certains anciens élus et certains futurs candidats cherchent eux aussi à profiter de l’attention générale pour faire leur promotion. Ils veulent apparaître dans les médias. Ils veulent se montrer proches du peuple. Ils veulent utiliser la visibilité du tournoi pour gagner en popularité. Et souvent, les journalistes savent pertinemment que ces personnalités ont une réputation douteuse. Pourtant, la promotion continue. Le public, lui, ne voit pas toujours ce qui se dit dans les coulisses. Il ne connaît pas forcément les échanges, les pressions ni les petits arrangements entre certaines personnalités politiques et certains médias.
Le pire, certains journalistes font de la publicité pour des produits, des services ou des institutions qu’ils n’utilisent même pas. Ils savent parfois très bien que la qualité n’est pas bonne. Malgré cela, ils acceptent l’argent et diffusent le message. Le plus troublant, c’est que certains d’entre eux font aussi la promotion de produits importés alors qu’ils encouragent le public à consommer local. D’un côté, ils disent qu’il faut soutenir la production nationale, l’agriculture et l’économie du pays. De l’autre côté, ils vantent des riz importés et d’autres biens venus de l’extérieur. Cette contradiction est grave. Elle brouille le message.
Et pourtant, les bonnes choses n’ont pas toujours besoin d’une grande publicité. Le riz de l’Artibonite, par exemple, est connu comme un bon riz. Sa réputation parle déjà pour lui. C’est une forme de publicité, mais une publicité implicite. Elle ne passe pas par de grands slogans. Elle passe par l’expérience, la confiance et le bouche-à-oreille. Il en va de même pour certaines écoles du Sud-Est. Elles ne font pas toujours de grandes campagnes médiatiques, mais des centaines de parents font la queue pour y inscrire leurs enfants. Pourquoi ? Parce que la qualité finit souvent par se voir.
En somme, la publicité peut être utile quand elle informe correctement. Elle peut aider le marché à fonctionner. Elle peut faire connaître un produit qui mérite d’être connu. Mais lorsqu’elle ment, elle devient dangereuse. Elle pousse les gens à acheter des biens dont ils n’ont pas besoin. Elle les amène parfois à croire qu’un mauvais produit est un bon produit. Elle peut même transformer le mensonge en image respectable.
Voilà pourquoi Haïti doit se doter d’une loi sur la publicité. Cette loi doit sanctionner la publicité mensongère. Elle doit protéger le public. Elle doit obliger les annonceurs à plus de vérité. Elle doit aussi mettre des limites aux messages trompeurs qui circulent dans les médias. Sans cela, le consommateur restera exposé à des promesses fausses, à des services douteux et à des institutions qui veulent paraître meilleures qu’elles ne sont.
Au fond, ce Mondial est bien plus qu’une compétition sportive pour Haïti. C’est un moment historique, un moment de joie, un moment de mémoire et un moment de réflexion. Il faut le vivre avec passion, car les Grenadiers portent l’espoir d’un peuple. Mais il faut aussi le vivre avec lucidité, car autour du football gravitent des pratiques publicitaires qui méritent d’être observées de près.
Ainsi, pendant que Haïti joue à la Coupe du monde, le pays doit aussi apprendre à lire entre les lignes. Il doit applaudir ses joueurs, mais il doit aussi surveiller les messages qui cherchent à capter son attention. Il doit célébrer son retour dans la Coupe du monde, mais il doit aussi protéger son public contre les excès de la publicité. C’est à ce prix que l’émotion restera saine, et que la fête restera digne.
Jonathan Gédéon
