Haïti : les prix montent encore, mais bien moins vite qu’avant

Haïti : les prix montent encore, mais bien moins vite qu’avant

En octobre 2025, un Haïtien qui dépensait 100 gourdes pour se nourrir, se loger et se déplacer un an auparavant devait sortir 132 gourdes pour les mêmes dépenses. Puis quelque chose a changé. Mois après mois, le rythme de la hausse a ralenti. En mars 2026, ce même panier ne coûte que 120.6 gourdes pour 100 gourdes il y a un an. L’inflation annuelle est tombée de 32,2% en octobre 2025 à 20,6% en mars 2026. Une chute de 11,6 points de pourcentage en six mois. C’est la meilleure série statistique que les données de l’Indice des prix à la consommation (IPC) de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) aient enregistrée depuis longtemps.

Les chiffres parlent avec une clarté rare. En novembre 2025, le taux d’inflation annuel passe de 32,2% à 28,3% : une baisse de 3,9 points de pourcentage en un seul mois. En décembre, il recule encore à 25,0%. En janvier 2026 : 23,5%. En février : 22,1 %. En mars : 20,6%. Six mois de baisse consécutive, sans interruption. En termes mensuels — c’est-à-dire mois après mois, pas sur un an —, la décélération est encore plus visible : de 1,5% par mois en octobre 2025, la hausse mensuelle des prix est tombée à 0,8% en mars 2026.

Elle a été divisée par près de deux. Ce phénomène a un nom : la désinflation. La désinflation ne signifie pas que les prix baissent. Elle signifie qu’ils augmentent moins vite. C’est la différence entre une voiture qui roule à 130 km/h et la même voiture qui ralentit à 80 km/h. Elle avance toujours. Mais l’effort pour la suivre devient moins écrasant.

La distinction entre produits locaux et produits importés révèle une dynamique importante. En octobre 2025, les produits haïtiens augmentaient de 34,5% sur un an, contre 28,7% pour les produits venant de l’étranger. Autrement dit, les produits fabriqués ou cultivés en Haïti montaient plus vite que ceux importés. En mars 2026, les produits locaux affichent 21,4% et les produits importés 19,2%. L’écart entre les deux s’est réduit : de 5,8 pointsde pourcentage en octobre 2025, il tombe à 2,2 points de pourcentage en mars 2026, soit une réduction de 62%.

Cette convergence s’explique largement par la relative stabilité du taux de change de la gourde, elle-même soutenue par les transferts de la diaspora haïtienne et les interventions de la Banque de la République d’Haïti (BRH) sur le marché des changes. Quand la gourde ne se déprécie pas, les produits importés coûtent moins cher. Et quand les produits importés coûtent moins cher, les pressions sur les produits locaux diminuent aussi. C’est un effet de transmission : la stabilité monétaire se propage dans les marchés.

Parmi les douze postes de dépenses que l’IHSI suit mensuellement, c’est le logement, l’eau, le gaz, l’électricité et lesautres combustibles qui a infligé le coup le plus rude aux ménages haïtiens. En octobre 2025, ce poste affichait 49,2% de hausse annuelle. Concrètement, cela veut dire que des charges de logement qui représentaient 50 000 gourdes en octobre 2024 en représentaient 74 600 gourdes un an plus tard. Presque 25 000gourdes supplémentaires sur un an, rien que pour se loger, s’éclairer et cuisiner. À l’intérieur de ce poste, l’électricité a littéralement explosé : +575,0% sur un an en octobre 2025. Une multiplication par 6,75.

L’alimentation, premier poste de dépenses des familles haïtiennes à revenus modestes, a suivi une trajectoire assez intéressante. En octobre 2025, le poste produits alimentaires et boissons non alcoolisées affichait 35,1% de hausse annuelle. En mars 2026, il descend à 22,9%. Une baisse de 12,2 points de pourcentage. À l’intérieur de ce poste, les produits de base enregistrent des reculs significatifs : le riz, aliment central du régime alimentaire haïtien, baisse de 37,4% à 26,2% de glissement annuel ; l’huile comestible chute de 42,5% à 22,4% ; la viande recule de 42,7% à 30,8% ; les bananes de 42,7% à 23,8% ; les pois de 38,6% à 24,5%.

Ces produits ne sont pas des luxes. Ils constituent la base de l’alimentation populaire. Leur décélération a un effet direct, immédiat et ressenti sur la vie quotidienne des marchés. Le poste restaurants — repas pris à l’extérieur — passe de 34,8% en octobre 2025 à 24,3% en mars 2026.

Les articles d’habillement et chaussures passent de 27,1% en octobre 2025 à 21,2% en mars 2026. Les chaussures enfants, qui avaient bondi de 30,1%, descendent à 23,4%. La confection de vêtements recule de 32,9% à 23,9%. Le transport affiche 7,3% de glissement annuel en octobre 2025 et 4,2% en mars 2026. La communication, poste le moins inflationniste, passe de 5,0% à 2,7%. Au niveau régional, toutes les zones du pays participent à ce recul. Le Reste Ouest — départements du Sud-Est et de l’Ouest hors l’aire métropolitaine de Port-au-Prince — passe de 33,7% à 21,2%. La région Sud recule de 32,3% à 19,8%.

L’Aire Métropolitaine passe de 32,7% à 21,3%. Le Nord enregistre le plus fort recul absolu : de 29,2% à 18,5%, devenant la région avec l’inflation la plus basse du pays en mars 2026. La région Transversale passe de 31,9% à 20,9%. Ces données montrent que la désinflation est un phénomène national, pas seulement métropolitain.

Mais la Banque de la République d’Haïti (BRH) a déjà lancé l’alerte dans sa note mensuelle d’inflation publiée en ce mois d’avril 2026. Ses projections, réalisées avant même le choc du 2 avril, annonçaient une remontée de l’inflation : 5,2% de haussemensuelle en avril 2026 et 5,4% en mai, contre 0,8% en mars. En glissement annuel, la BRH prévoyait 24,1 % en avril et 28,2 % en mai — soit un retour aux niveaux de novembre 2025. Ces projections étaient déjà préoccupantes. Elles risquent maintenant d’être dépassées.

Le 2 avril 2026, le Ministère de l’Économie et des Finances(MEF) et le Ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) ont publié un avis officiel fixant de nouveaux prix à la pompe applicables à l’échelle nationale : 725 gourdes pour la gazoline, 850 gourdes pour le gasoil et 845 gourdes pour le kérosène. Par rapport aux prix précédents, cela représente des hausses de 165 gourdes pour la gazoline, 235 gourdes pour le gasoil et 230 gourdes pour le kérosène. En termes relatifs, c’est une hausse de respectivement 29,5%, 38,2% et 37,4% sur les prix antérieurs.C’est un choc. Et ce choc va se propager dans toute l’économie haïtienne.

Le pétrole n’est pas un produit ordinaire. C’est un intrant transversal, c’est-à-dire un produit dont la hausse de prix se répercute sur tous les autres secteurs de l’économie. Le carburant fait tourner les motocyclettes qui transportent les légumes de Séguin vers les marchés de Jacmel. Il fait fonctionner les générateurs qui alimentent les ateliers et les commerces. Il permet aux camions de circuler.

Il alimente les stations de pompage d’eau. Quand son prix augmente de 30 à 38%, le coût du transport augmente. Le coût de la production augmente. Le coût de la distribution augmente. Et au bout de cette chaîne, c’est le prix du riz, du charbon, du pain et de l’huile qui augmente à nouveau. La hausse du carburant agit comme une onde de choc silencieuse : elle commence à la pompe et finit dans l’assiette. Ce mécanisme est rapide. Il est puissant. Et il est difficile à contenir.

La conclusion statistique et économique s’impose avec clarté : Haïti a vécu six mois de désinflation réelle, mesurable et documentée entre octobre 2025 et mars 2026. Ce n’était pas une illusion. Ce n’était pas de la propagande. Les chiffres de l’IHSI le montrent point par point, mois par mois. Mais la désinflation, comme toute accalmie, peut être interrompue. Et la hausse des prix du carburant constitue précisément le type de choc capable d’inverser cette tendance. 

Les ménages haïtiens, qui commençaient à respirer un peu plus librement depuis novembre 2025, risquent de se retrouver, dès avril 2026, à courir de nouveau derrière des prix qui s’emballent. Et cette fois, c’est le pétrole qui donne le tempo.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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