Violence armée à Seguin : Jacmel face au risque d’effondrement
Dans la nuit du 14 au 15 avril 2026, des bandits armés ont mis le feu à Séguin. Ce quartier, niché dans le département du Sud-Est d’Haïti, n’est pas une simple localité. C’est l’un des poumons verts de Jacmel. C’est l’un de sesjardins nourriciers. Et désormais, c’est un territoire que des gangs armés viennent de transformer en zone de terreur.
Les faits sont d’une brutalité qui glace le sang. Les bandits ont incendié le sous-commissariat de Séguin, symbole de l’État et de l’ordre public dans ce quartier. Ils ont tué et brûlé environ une dizaine de personnes. Ils ont calciné deux véhicules appartenant à la Police Nationale d’Haïti (PNH), l’institution chargée de sécuriser la vie et les biens descitoyens. C’est un carnage. C’est une humiliation de l’État. Et c’est surtout un signal d’alarme que personne ne peut se permettre d’ignorer.
La réponse de la population ne s’est pas fait attendre. Dès le 15 avril 2026, les habitants de Jacmel ont envahi les rues. Le 16 avril, les manifestations ont continué, encore plus intenses. Les citoyens exigent une chose simple, une chose fondamentale : la sécurité. Ils veulent que l’État leur garantisse le droit de vivre sans la menace constante des armes. Ces mouvements de protestation ont paralysé la ville. Les écoles ont fermé leurs portes. Les commerces ont baissé leurs rideaux. La libre circulation est bloquée. Jacmel, d’ordinaire si vivante, si colorée, ressemble aujourd’hui à une ville assiégée.
Pour comprendre pourquoi cette attaque contre Séguin est si grave, il faut d’abord comprendre ce qu’est Séguin pour Jacmel. Ce quartier d’altitude est le principal fournisseur de légumes frais de la ville : le chou, l’épinard, l’aubergine, les épices de toutes sortes descendent chaque matin des pentes de Séguin pour garnir les marchés jacméliens. Sans Séguin, les étals se vident. Sans Séguin, les prix flamberont.
Sans Séguin, les familles pauvres, celles qui vivent déjà dans la précarité, seront les premières victimes d’une inflation alimentaire brutale. L’économie locale n’est pas une abstraction. Elle se mesure, entre autres, en kilos de choux, en bottes d’épinards, en kilos d’aubergines. Et tout cela vient de Séguin.
Mais le danger ne s’arrête pas là. Séguin est limitrophe à la commune de Marigot, qui constitue une porte d’entrée stratégique pour Jacmel. En effet, depuis que les gangs armés ont pris le contrôle de la route de Martissant, puis de la route de Gressier, le département du Sud-Est est pratiquement coupé de la capitale du pays. La voie terrestre ancienne n’existe plus. Dans ce contexte, le « port » de Marigot est devenue l’artère vitale par laquelle arrivent les marchandises en provenance de la République Dominicaine et d’ailleurs. Marigot est à moins de deux heures de Jacmel. Si les gangs s’y installent, c’est toute la chaîne d’approvisionnement de la ville qui s’effondre.
La menace est donc double. D’un côté, les gangs risquent de couper l’approvisionnement alimentaire de Jacmel depuis les hauteurs de Séguin. De l’autre, ils risquent de fermer le port de Marigot, cette bouée de sauvetage commerciale qui relie encore Jacmel au reste du monde. Ce n’est pas une hypothèse. C’est un scénario qui se déroule déjà sous nos yeux, ville après ville, dans d’autres régions du pays. Les bandits n’ont pas besoin d’attaquer frontalement une ville pour l’étrangler. Il leur suffit de contrôler ses artères d’accès. Et à Séguin, ils viennent de poser le premier jalon de cette stratégie mortelle.
Il faut également dire clairement ce que tout le monde sait : les gangs armés haïtiens disposent aujourd’hui d’une puissance de feu qui dépasse celle de la Police Nationale d’Haïti. Ils possèdent des armes automatiques de haute précision, des fusils d’assaut, parfois des armements que la PNH elle-même ne possède pas. Face à ce déséquilibre militaire flagrant, aucune ville, aussi petite soit-elle, n’est à l’abri. Jacmel, avec sa position géographique exposée, avec ses voies d’accès déjà menacées, est particulièrement vulnérable. Les bandits n’ont pas besoin d’une armée pour prendre une ville. Ils ont besoin d’un plan. Et leur progression méthodique à travers le territoire haïtien montre qu’ils en ont un.
Jean Davoigneau et Isabelle Duhau, dans leur étude intitulée « Jacmel, entre rêve et réalité », publiée en 2016 dans la revue académique In Situ (revue des patrimoines, no 30), rappellent que Jacmel est une ville d’une valeur patrimoniale exceptionnelle. Fondée à l’époque coloniale française et ayant connu son apogée au XIXe siècle grâce au commerce du café, la ville abrite un centre historique d’une richesse architecturale rare dans les Caraïbes.
On y trouve des entrepôts centenaires en brique et en maçonnerie, des maisons à galeries ornées d’éléments métalliques importés d’Europe, un marché en fonte préfabriqué en Belgique en 1895, une cathédrale dont l’horloge monumentale vient d’une manufacture française de l’Oise, et une prison coloniale dont les murs en moellon de corail racontent des siècles d’histoire. Ce patrimoine bâti est si remarquable que l’État haïtien a inscrit le centre historique de Jacmel sur la liste indicative de l’UNESCO en vue d’une reconnaissance au patrimoine mondial de l’humanité.
Ce patrimoine, déjà fragilisé par le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, qui avait tué des centaines de personnes, détruit près de 3 000 maisons et endommagé 7 484 autres selon les chiffres cités par Davoigneau et Duhau, est aujourd’hui menacé d’une destruction bien plus insidieuse : l’abandon forcé, le pillage, et l’incendie que les gangs laissent derrière eux partout où ils passent. La valeur patrimoniale d’une ville ne se mesure pas seulement en pierres et en façades. Elle se mesure aussi en présence humaine, en activité commerciale, en vie culturelle. Un patrimoine sans habitants n’est qu’un musée à ciel ouvert en attente de ruines.
Car Jacmel n’est pas seulement une ville de pierres et de bois précieux. C’est une ville de culture vivante. Davoigneau et Duhau le soulignent avec force : le carnaval de Jacmel est le patrimoine le plus précieux et le plus vivant de la ville. Ses festivités durent une semaine entière. Elles mobilisent l’ensemble de la population. Elles drainent près de 300 000 visiteurs chaque année. Elles génèrent une économie créative toute l’année : confection de costumes, fabrication de masques en papier mâché, construction de tribunes et de structures éphémères. Ce carnaval est une industrie culturelle. C’est un moteur économique. Et c’est une identité collective irremplaçable. Si les gangs s’installent à Jacmel, c’est tout cela qui disparaît. Pas seulement les bâtiments. Mais la vie elle-même.
Les autorités haïtiennes, qu’elles soient policières, gouvernementales ou locales, doivent comprendre l’urgence absolue de la situation. Jacmel n’est pas encore tombée. Mais elle est sur le bord du précipice. Séguin vient de basculer.Marigot est dans la ligne de mire. Les manifestants qui descendent dans les rues ces 15 et 16 avril 2026 ne font pas de la politique. Ils se battent pour leur survie. Ils réclament ce que tout État digne de ce nom doit garantir à ses citoyens : la sécurité, la paix, et la dignité.
Il ne reste plus beaucoup de temps. Chaque jour qui passe sans réponse ferme et efficace de l’État est un jour gagné par les gangs. Chaque kilomètre laissé sans défense est un kilomètre de plus vers le cœur de Jacmel. Et quand le cœur d’une ville s’arrête de battre, ce ne sont pas seulement les pierres qui tombent. Ce sont les rêves, les mémoires et les futures générations qui s’effondrent avec elles. Jacmel mérite mieux que cela. Jacmel mérite de vivre.
Jonathan Gédéon
