Russie et Chine : pourquoi restent-elles silencieuses face aux crises internationales??

Russie et Chine : pourquoi restent-elles silencieuses face aux crises internationales??

Dans les rues haïtiennes, l’incompréhension domine. Pour une large partie de la population, qui observe avec méfiance l’influence américaine, la Russie et la Chine sont perçues comme des remparts naturels contre Washington. Pourtant, face aux récentes tensions touchant l’Iran ou le Venezuela, leur silence interroge?: pourquoi ne réagissent-elles pas militairement??

Pour répondre à cette question complexe, nous avons interrogé Ézéchiel Augustin ETIENNE, politologue, dont les travaux se portent sur la politique étrangère et les organisations internationales. Son analyse éclaire les choix stratégiques de ces puissances et le pragmatisme qui guide leur action sur la scène internationale.

  1. Partenaire ou allié?? La distinction cruciale

Selon Ézéchiel Augustin ETIENNE, il est impératif de clarifier le concept d’«?allié?». Dans la pensée du sociologue Raymond Aron, la notion d’alliance ne s’applique pas aux partenaires occasionnels, mais uniquement aux alliés permanents.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les comportements de Moscou et Pékin?: un partenariat stratégique n’implique pas automatiquement un engagement militaire en cas d’agression contre l’autre. Plusieurs États peuvent collaborer sur le plan militaire tout en maintenant des divergences politiques et économiques profondes. Ce n’est pas le cas de l’axe Iran-Russie ou Iran-Chine.

Comme le rappelle le politologue, Vladimir Poutine l’a souligné dans un entretien avec Darius Rochebin?: «?Toute appartenance à une alliance militaire ou politique représente une perte de souveraineté pour un pays.?»

Cette logique explique pourquoi la Russie refuse une alliance formelle avec l’Iran. Sa relation est un partenariat stratégique, dicté par la nécessité après les sanctions internationales de 2014 (suite à l’annexion de la Crimée) et 2022 (début de la guerre en Ukraine), et non une obligation de défense mutuelle.

Historiquement, la Russie avait déjà une présence en Iran avant la Révolution de 1979, lors de la période soviétique. Les interventions russes étaient ponctuelles et dictées par ses propres intérêts géopolitiques et économiques, sans jamais s’engager dans une fraternité d’armes traditionnelle. Cela illustre que coopération et alliance militaire ne sont pas synonymes, même lorsque les deux pays partagent des objectifs stratégiques communs.

  1. Le syndrome des «?deux fronts?» pour la Russie

Un autre facteur essentiel explique le silence russe?: l’état d’épuisement de sa machine militaire et économique. Depuis 2022, Moscou est engagée dans une guerre d’usure contre l’Ukraine, qui a profondément affecté ses capacités.

Le politologue Ézéchiel Augustin détaille?:

?? Recrutement et pertes humaines?: la Russie fait face à des difficultés pour maintenir ses effectifs. Le recours à des mercenaires en Afrique, comme dans certains documentaires récents le montrent, tente de compenser ces déficits, mais la fiabilité et l’efficacité de ces troupes restent limitées.

?? Économie sous pression?: la croissance russe stagne et l’inflation ainsi que les sanctions internationales freinent l’expansion économique.

?? Priorités stratégiques?: Moscou n’avait pas prévu un conflit de quatre ans et doit concentrer ses ressources sur le front ukrainien. Ouvrir un autre front pour soutenir l’Iran reviendrait à disperser ses forces et risquerait d’affaiblir sa position stratégique globale.

L’histoire récente le montre?: même des partenaires proches comme Bachar al-Assad en Syrie ou Nicolás Maduro au Venezuela n’ont pas bénéficié d’une intervention directe de la Russie face à des pressions ou des attaques internationales. Le calcul stratégique prévaut donc sur la solidarité idéologique.

  1. La Chine?: pragmatisme économique et narratif souverainiste

Pour Pékin, la priorité reste économique et énergétique, et non la constitution d’alliances militaires formelles. La Chine évite tout engagement qui pourrait affaiblir son économie ou la placer en conflit direct avec les grandes puissances.

Sa relation avec l’Iran illustre ce pragmatisme?: dans ses notes diplomatiques, la Chine appelle au respect de la souveraineté et à la paix sur le plan international, soutenant explicitement l’État iranien face aux pressions extérieures. Cependant, certains observateurs soulignent une contradiction dans le discours chinois?: bien qu’elle prêche le respect de la souveraineté, Pékin considère Taïwan comme une province chinoise et non un État souverain. Dans le cas de Taïwan, la Chine utilise le narratif de politique intérieure, justifiant son projet d’unification tout en refusant l’intervention étrangère dans ses affaires internes.

Taïwan bénéficie par ailleurs d’un accord de protection avec les États-Unis, ce qui complique tout scénario militaire pour Pékin. Ainsi, si la Chine devait envisager un conflit avec les États-Unis, ce ne serait pas par solidarité avec un partenaire ou pour une question idéologique, mais uniquement pour défendre ses intérêts vitaux, notamment sa souveraineté revendiquée sur Taïwan et ses ressources stratégiques.

En parallèle, la Chine entretient un partenariat stratégique avec l’Iran?:

?? Accord de 25 ans signé en 2021?: coopération dans l’énergie, les infrastructures et le commerce.

?? Dépendance énergétique?: environ un tiers du gaz consommé en Chine provient de l’Iran, souvent à prix réduit en raison des sanctions.

Selon Ézéchiel, Pékin agit donc de manière pragmatique, protégeant à la fois ses intérêts économiques et stratégiques, tout en maintenant une posture diplomatique cohérente à l’international.

  1. Alliances militaires?: l’exception qui confirme la règle

Il existe néanmoins des exemples d’alliances militaires formelles, mais ils restent marginaux. Le traité signé le 18 juin 2024 entre Vladimir Poutine et Kim Jong-un prévoit une assistance militaire immédiate en cas d’attaque.

Cependant, en l’absence de tels accords avec l’Iran ou le Venezuela, le silence russe et chinois ne surprend pas. Il relève de la Realpolitik?: chaque puissance agit en fonction de ses intérêts stratégiques, économiques et militaires, et non par solidarité idéologique.

Le pragmatisme de la Russie et de la Chine s’explique par la différence fondamentale entre partenariat stratégique et alliance militaire formelle.

Pour Moscou, l’engagement militaire est limité par les contraintes démographiques, économiques et les conflits existants. Pour Pékin, la priorité reste la stabilité économique et énergétique, ainsi que la protection de ses intérêts vitaux comme Taïwan.

Le silence de ces puissances face à certaines crises ne traduit ni faiblesse ni désintérêt, mais une approche réfléchie où chaque action est soigneusement calculée pour préserver leur influence et leurs intérêts stratégiques sur la scène internationale.

Steeve Luc PIERRE

GPL Media Libre

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