Tout moun se moun … aussi les femmes

Tout moun se moun … aussi les femmes

L’année 1986 marque un tournant décisif dans l’histoire des luttes sociales en Haïti. Quand la dictature des Duvalier s’effondre enfin après vingt-neuf ans de terreur, une effervescence extraordinaire s’empare du pays entier. Dans cette atmosphère électrisante de libération politique et sociale, des militantes courageuses saisissent l’opportunité historique pour lancer le féminisme haïtien moderne.

Ces femmes visionnaires ne revendiquent rien de moins que l’égalité totale et inconditionnelle entre les sexes, le droit pour toutes les personnes de jouir pleinement des mêmes droits et privilèges. Pourtant, quarante ans plus tard, une question troublante et paradoxale se pose : Pourquoi tant de femmes haïtiennes qui bénéficient directement des acquis de ces luttes féministes refusent-elles catégoriquement l’étiquette féministe et préfèrent-elles se qualifier d’humanistes ?

Notre société haïtienne reste profondément et structurellement marquée par des inégalités de genre qui se manifestent dès la plus tendre enfance et se perpétuent implacablement tout au long de l’existence. Dans les familles haïtiennes traditionnelles, on investit généralement et systématiquement beaucoup plus de ressources dans l’éducation des garçons que dans celle des filles.

Ce n’est pas un hasard malheureux, c’est le résultat direct d’une vision patriarcale profondément ancrée qui considère que les garçons ont intrinsèquement plus de valeur sociale et économique. Cette discrimination précoce et systématique a des conséquences dramatiques et durables sur toute la trajectoire de vie des femmes : moins éduquées, elles accèdent par la suite à des emplois moins qualifiés, moins bien rémunérés et plus précaires.

Les inégalités commencent bien avant l’école, dans l’intimité même du foyer familial quotidien. Les sociétés traditionnelles patriarcales comme la nôtre utilisent la famille comme principal vecteur de transmission intergénérationnelle des normes patriarcales oppressives. Dès leur plus jeune âge, les petites filles haïtiennes apprennent systématiquement qu’elles sont destinées biologiquement et socialement à devenir les remplaçantes exactes de leurs mères dans la sphère domestique. On leur enseigne méthodiquement à balayer, faire la vaisselle, laver le linge, repasser, cuisiner, s’occuper des cadets. Pendant que leurs frères jouent librement au football dans la rue, elles s’activent consciencieusement dans la cuisine aux côtés de leur mère.

La sociologue haïtienne Mireille Neptune Anglade a observé avec justesse qu’en Haïti, travail domestique et travail des femmes sont devenus pratiquement synonymes dans l’imaginaire collectif. Cette socialisation genrée précoce et intensive crée pertinemment des « normes et habitus profondément intériorisés inconsciemment ». Les petites filles intègrent si profondément ces rôles de genre assignés qu’il leur devient extrêmement difficile de s’en affranchir ultérieurement.

L’école reproduit ces inégalités. Les filles et garçons ne sont pas encouragés vers les mêmes parcours. Après l’école classique, beaucoup de jeunes femmes se dirigent vers des filières considérées féminines : secrétariat, sciences infirmières, cosmétologie. Ces filières, moins bien rémunérées, offrent moins de perspectives. Ainsi, on pourrait dire que « les choix d’orientation sont encore fortement marqués par l’identité sexuelle ».

Sur le marché du travail, les discriminations persistent. Une femme et un homme avec la même formation et productivité ne gagnent pas le même salaire. L’homme gagnera plus, simplement parce qu’il est un homme. C’est ce qu’on appelle une ségrégation professionnelle. Pourtant, Haïti a ratifié toutes les conventions internationales : égalité des salaires en 1951, rémunération égale en 1955, élimination des discriminations en 1981. Sur le papier, les femmes ont les mêmes droits. Dans la réalité, elles font face à des obstacles systémiques.

C’est pour combattre ces injustices que le mouvement féministe s’est développé après 1986. Les militantes ont créé des organisations, organisé des manifestations, fait pression sur les autorités. Leurs luttes ont porté fruits. Aujourd’hui, plus de filles vont à l’école, plus de femmes occupent des postes de responsabilité, les violences basées sur le genre sont reconnues comme problème social majeur. Les féministes ont inscrit dans les débats publics des questions autrefois taboues. Elles ont montré que la condition des femmes, plus de la moitié de la population, révèle l’état de notre société entière.

Pourtant, beaucoup de femmes qui bénéficient de ces victoires refusent de se dire féministes. Elles préfèrent se qualifier d’humanistes. Cette réticence révèle la perception négative du féminisme : haine des hommes, extrémisme, rejet de la famille. Ces caricatures ont été véhiculées pour discréditer le mouvement.

Mais le féminisme haïtien n’est-il pas fondamentalement un humanisme ? Absolument. Les revendications féministes visent une société plus juste pour tous. En exigeant l’équité de genre, les féministes défendent l’idéal de la révolution haïtienne : « Tout moun se moun ». Cette formule créole résume toute la philosophie humaniste : la dignité humaine appartient également à chacun et chacune.

Le féminisme haïtien poursuit le combat de nos ancêtres contre l’esclavage. Ils ont lutté pour l’égalité fondamentale entre tous. Les féministes d’aujourd’hui affirment que cette égalité doit s’étendre aux relations entre hommes et femmes. Comment être une société libre si la moitié de la population reste subordonnée ?

Cependant, le chemin reste long. L’émancipation obtenue profite surtout aux femmes éduquées. Mais qu’en est-il de la « madan-sara » qui se lève à quatre heures du matin ? De la servante qui travaille douze heures par jour pour un salaire de misère ? De la paysanne qui cultive de l’aube au crépuscule ? Pour être véritablement un humanisme, le féminisme haïtien doit se préoccuper de toutes les femmes.

C’est là qu’intervient l’intersectionnalité. Cette approche reconnaît que les femmes subissent non seulement le sexisme, mais aussi d’autres oppressions qui se combinent : racisme, pauvreté, exclusion géographique, mépris de classe. Une femme pauvre du milieu rural vit une réalité radicalement différente d’une femme riche de Pétion-Ville. Le féminisme haïtien doit intégrer cette complexité et lutter pour toutes les femmes.

Un dernier défi attend le mouvement : son autonomie financière et idéologique. Beaucoup d’organisations dépendent du financement d’ONG occidentales qui véhiculent une vision néolibérale renforçant le capitalisme et affaiblissant l’État haïtien. Un féminisme véritablement émancipateur doit construire son autonomie, sinon il risque de devenir un instrument de domination.

Nos glorieux ancêtres ont conquis leur liberté par eux-mêmes. Les féministes haïtiennes d’aujourd’hui doivent construire un mouvement authentiquement haïtien, enraciné dans notre histoire révolutionnaire, nos valeurs, nos luttes spécifiques.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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