Jean-Jacques Nesly Pierre : le citoyen engagé qui veut guérir les blessures d’Haïti
Certains personnages marquent une société non seulement par leur intelligence, mais par leur capacité à mettre cette intelligence au service du bien commun. M. Jean-Jacques Nesly Pierre est de ceux-là. Cet homme, spécialiste en développement, en administration publique et en finances publiques, vient de lancer un combat qui pourrait changer le destin d’Haïti : il réclame la création d’une Commission Nationale de Vérité et de Réconciliation pour soigner les plaies profondes de notre pays. J’ai observé cette initiative avec un intérêt particulier, mêlé d’une admiration que je dois vous confesser d’emblée.
Quand j’étais enfant, j’entendais constamment parler de M. Jean-Jacques Nesly Pierre. Mes professeurs le citaient en exemple. Les gens de ma zone racontaient avec fierté les exploits intellectuels de ce jeune homme brillant. Son nom était synonyme d’excellence. Aujourd’hui, son parcours académique impressionnant – trois spécialisations dans des domaines aussi exigeants que complémentaires – confirme amplement cette réputation. Mais M. Pierre ne s’est pas contenté d’accumuler des diplômes. Il a choisi le terrain, le combat concret, l’engagement risqué.
Depuis plusieurs semaines, M. Pierre sillonne le pays à travers les médias. Il intervient dans des émissions radiophoniques et télévisées. Il écrit aux plus hautes autorités de l’État. Son message ? Haïti ne peut pas continuer ainsi. Notre pays saigne de mille blessures. La violence des gangs armés terrorise la population. La corruption gangrène l’administration publique. La méfiance empoisonne les relations entre citoyens. Les institutions s’effondrent les unes après les autres. Face à ce désastre, M. Pierre propose ce qu’il considère comme la voie royale pour sortir le pays du bourbier dans lequel il est enlisé depuis des lustres : arrêter de chercher uniquement des coupables à punir, et commencer à chercher comment reconstruire ensemble. Car sans cette solution, prévient-il, le pays aujourd’hui au bord de la catastrophe risque tout simplement de disparaître.
L’idée centrale de son plaidoyer tient en quelques mots : « union sacrée de toutes les couches vives de la nation, sans exclusion aucune ». Mais attention, cette formule n’est pas un simple slogan creux comme on en entend tant dans le paysage politique haïtien. Jean-Jacques Nesly y met un contenu précis et exigeant. Dans ses lettres au Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé, au Révérend Père Frantzy Petit-Homme et au Protecteur du Citoyen Jean Wilner Morin, il explique que tout le monde doit être inclus dans cette démarche de vérité : les bandits armés qui ont semé la terreur, oui, mais aussi les politiciens corrompus qui ont pillé les ressources publiques, les fonctionnaires malhonnêtes qui ont détourné l’argent du peuple, et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à plonger le pays dans le chaos.
Cette vision inclusive peut choquer au premier abord. Comment demander à des victimes de s’asseoir à la même table que leurs bourreaux ? Comment imaginer un dialogue avec ceux qui ont assassiné, violé, volé, détruit ? M. Pierre répond à cette objection légitime en s’appuyant sur l’expérience d’autres pays qui ont traversé des épreuves terribles. Il cite notamment l’Afrique du Sud après l’apartheid. Là-bas, sous la direction de l’archevêque Desmond Tutu, une Commission Vérité et Réconciliation a permis aux victimes et aux bourreaux de se parler. Les criminels pouvaient raconter leurs actes, reconnaître leurs torts, demander pardon. En échange, ils évitaient la prison pour certains crimes. Les victimes, elles, obtenaient enfin la vérité sur ce qui était arrivé à leurs proches, et la société entière pouvait tourner la page.
Ce modèle de « justice réparatrice » que propose Jean-Jacques Nesly diffère radicalement de la justice classique que nous connaissons. La justice classique cherche à punir les coupables, à les mettre en prison, à leur infliger une peine proportionnelle à leur crime. La justice réparatrice, elle, cherche d’abord à restaurer le lien social brisé, à guérir les blessures, à permettre aux victimes de retrouver leur dignité et aux coupables de réintégrer la communauté humaine. M. Pierre précise bien qu’il ne s’agit pas d’amnistie générale : les crimes les plus graves resteraient punissables. Mais pour beaucoup d’autres cas, on privilégierait la vérité, la reconnaissance publique des torts, la réparation symbolique ou matérielle et la réduction du nombre d’années de prison pour des cas jugés mineurs.
L’approche de M. Pierre se distingue par sa lucidité. Contrairement à beaucoup d’analyses simplistes qui dominent le débat public haïtien, il refuse de désigner un seul coupable, un seul groupe responsable de tous nos malheurs. Il comprend que la crise haïtienne résulte d’un système complexe où chacun a joué sa partition dans la grande symphonie du désastre. Les bandits n’auraient pas pu prospérer sans la complicité de politiciens qui les protégeaient. Les politiciens n’auraient pas pu piller impunément sans des fonctionnaires complaisants. Les fonctionnaires n’auraient pas pu détourner des fonds sans un système judiciaire défaillant. Et ainsi de suite. Tout se tient. Tout le monde est connecté dans cette toile d’araignée de la corruption et de la violence.
Cette lecture systémique de la crise mérite d’être saluée. Elle évite le piège des explications faciles qui désignent toujours les mêmes boucs émissaires selon les préférences politiques de chacun. Elle nous oblige à regarder la réalité en face : nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans ce naufrage collectif. Certains comme acteurs principaux, d’autres comme complices silencieux, d’autres encore comme spectateurs passifs qui ont laissé faire.
La stratégie déployée par Jean-Jacques Nesly pour porter son message révèle également une intelligence tactique remarquable. Plutôt que de publier un manifeste académique que seuls quelques intellectuels liraient, il a choisi la voie des médias de masse et des correspondances officielles. Il parle à la radio, medium qui touche encore une large partie de la population haïtienne. Il passe à la télévision pour expliquer sa vision. Simultanément, il écrit aux autorités pour les interpeller directement sur leurs responsabilités. Cette double stratégie – pression populaire d’en bas et interpellation institutionnelle d’en haut – témoigne d’une compréhension fine des mécanismes du changement politique.
M. Pierre insiste particulièrement sur le rôle que devraient jouer les autorités religieuses, notamment l’Église catholique, dans ce processus de réconciliation. Il parle d’une « pastorale de pardon » nécessaire pour accompagner spirituellement cette démarche nationale. Cette dimension mérite qu’on s’y arrête. Dans un pays profondément religieux comme Haïti, où la foi structure encore largement les comportements et les valeurs, l’implication des leaders religieux pourrait effectivement faciliter l’adhésion populaire. Le pardon, un concept central dans le christianisme, pourrait devenir le ciment émotionnel et moral de la réconciliation. Mais attention : M. Pierre ne propose pas de remplacer la justice par la prière. Il suggère plutôt que la dimension spirituelle accompagne et renforce le processus institutionnel.
Cependant, je me dois de poser quelques questions critiques, même face à une initiative que j’estime globalement positive. La première concerne la faisabilité concrète. Dans un pays où l’État fonctionne à peine, où les institutions n’inspirent plus confiance à personne, où les moyens financiers manquent cruellement, comment mettre en place une Commission Nationale qui aurait l’autorité morale et les ressources matérielles nécessaires pour accomplir une mission aussi ambitieuse ? Les expériences internationales montrent que ces commissions réussissent quand elles bénéficient d’un soutien politique fort, d’un financement conséquent, et d’une adhésion populaire large. Ces conditions sont-elles réunies en Haïti aujourd’hui ?
La deuxième question porte sur le calendrier. M. Pierre propose cette démarche à un moment où le pays connaît l’une des crises les plus graves de son histoire. Les gangs contrôlent une grande partie du territoire national. Des milliers de personnes vivent dans des camps de déplacés. L’économie est paralysée. Dans ce contexte d’urgence absolue, certains pourraient objecter qu’il faut d’abord restaurer l’ordre et la sécurité avant de parler de réconciliation. M. Pierre répondrait probablement – et il aurait raison – que justement, on ne restaurera jamais durablement l’ordre sans traiter les causes profondes de la violence, sans reconstruire la confiance entre citoyens, sans panser les plaies du passé.
La troisième interrogation concerne la volonté politique réelle des acteurs concernés. Les bandits accepteront-ils de déposer les armes contre une promesse de réintégration ? Les politiciens corrompus accepteront-ils de reconnaître publiquement leurs méfaits ? Les victimes seront-elles prêtes à pardonner à ceux qui leur ont fait tant de mal ? Ces questions n’ont pas de réponses simples. Le pari de Jean-Jacques Neslyrepose sur une confiance dans la capacité des Haïtiens à faire preuve de courage, de lucidité et de grandeur d’âme. C’est un pari optimiste, peut-être même utopique aux yeux de certains. Mais n’est-ce pas précisément d’utopies mobilisatrices dont nous avons besoin ?
Ce qui frappe également dans la démarche de M. Pierre, c’est sa cohérence intellectuelle. Ses trois spécialisations – développement, administration publique, finances publiques – ne sont pas juxtaposées par hasard. Elles forment un tout cohérent pour penser la reconstruction d’Haïti. Le développement pose la question du projet de société. L’administration publique interroge les moyens institutionnels de réaliser ce projet. Les finances publiques examinent les ressources nécessaires et leur gestion. En proposant une Commission de Vérité et de Réconciliation, M. Pierre mobilise implicitement ces trois dimensions : Quel développement voulons-nous (vision) ? Quelles institutions devons-nous bâtir (moyens) ? Comment financer cette reconstruction (ressources) ?
L’aspect peut-être le plus novateur de sa propositionconcerne ce qu’il appelle les « sanctions réparatrices ». Le mécanisme est ingénieux et mérite d’être expliqué en détail. Concrètement, la Commission Nationale de Vérité et de Réconciliation fonctionnerait comme un système aménagé de sanctions. Prenons un exemple : une personne jugée pour une infraction qui normalement mériterait cinquante ans de prison verrait sa peine considérablement réduite par la Commission, disons à cinq ans seulement. Mais attention, cette clémence ne serait pas gratuite. En contrepartie, la majorité des biens mal acquis par cette personne seraient confisqués et réorientés vers des œuvres sociales concrètes : construction d’écoles, aménagement de places publiques, édification d’hôpitaux, réhabilitation d’infrastructures. Autrement dit, l’argent volé au peuple retournerait au peuple sous forme de services et d’équipements dont tout le monde bénéficierait. Soyons clairs : M. Pierre n’envisage aucune impunité. Aucun crime ne resterait sans punition. Même si la durée d’emprisonnement peut être réduite, il y aurait toujours une peine de prison effective. C’est cette combinaison entre sanction pénale allégée, restitution massive des biens illicites, et investissement dans le bien commun qui constitue le cœur du dispositif.
Ce système présente plusieurs avantages remarquables. D’abord, il évite l’engorgement du système carcéral haïtien, déjà saturé et dysfonctionnel. Ensuite, il transforme la punition en opportunité de reconstruction : les richesses accumulées par la corruption et la violence deviendraient les fondations d’une nouvelle Haïti. Enfin, il offre une sortie honorable aux coupables qui souhaiteraient sincèrement se racheter : plutôt que de croupir cinquante ans en prison sans rien n’apporter à personne, ils purgeraient une peine plus courte tout en contribuant matériellement à réparer le mal qu’ils ont causé. C’est ce que Jean-Jacques Nesly appelle transformer la responsabilité punitive en responsabilité réparatrice.
Bien sûr, cette approche suppose un pari anthropologique considérable. Elle parie sur la capacité des êtres humains à changer, à reconnaître leurs erreurs, à demander pardon sincèrement. Elle parie sur la capacité des victimes à dépasser leur soif légitime de vengeance pour privilégier un avenir commun apaisé. Elle parie sur la possibilité de transformer des ennemis mortels en concitoyens capables de cohabiter pacifiquement. Ce pari peut sembler naïf dans un pays où la violence et la méfiance se sont accumulées pendant des décennies. Pourtant, l’histoire nous enseigne que des réconciliations apparemment impossibles ont réussi ailleurs.
Au fond, ce qui rend le plaidoyer de M. Pierre si précieux, ce n’est pas qu’il apporte toutes les réponses. C’est qu’il pose enfin les bonnes questions. Au lieu de se demander « qui punir ? », il demande « comment guérir ? ». Au lieu de chercher « qui exclure ? », il cherche « comment rassembler ? ». Au lieu de répéter « c’est la faute de… », il interroge « quelle est notre part de responsabilité collective ? ». Ce déplacement du questionnement constitue en soi un renversement intellectuel dans le débat public haïtien.
En cette période sombre où beaucoup d’Haïtiens ont perdu espoir, où le cynisme et le fatalisme paralysent les énergies, où chacun semble replié dans sa communauté ou sa classe sociale, des voix comme celle de M. Jean-Jacques Nesly Pierre rappellent qu’une autre voie reste possible. Son initiative mérite infiniment mieux que l’indifférence. Elle appelle le débat, la discussion, l’enrichissement, l’amendement peut-être, mais certainement pas le silence. Que l’on partage ou non toutes ses propositions, il faut saluer le courage de ce jeune engagé qui refuse le confort de la neutralité académique pour s’engager dans l’arène publique. Il incarne cette catégorie rare d’esprits brillants qui mettent leur savoir au service de leur peuple. Haïti a désespérément besoin de telles figures.
Jonathan Gédéon
