L’œuvre dans toute sa dimension : Le cas des Arbres musiciens de Jacques S. Alexis

L’œuvre dans toute sa dimension : Le cas des Arbres musiciens de Jacques S. Alexis

Roman paysan, roman social, roman haïtien, roman prolétaire, roman écologique, roman anti-impérialisme américain, roman anti-gouvernement « lescotiaque », roman historique, roman anti-campagne anti-superstitieuse ou roman anti-anti-voudou, roman anti-petite-bourgeoisie provinciale complaisante, roman anti-clergé breton raciste pétainiste,roman du lien intergénérationnel, roman d’apprentissage…Les qualificatifs ne manquent pas pour parler des Arbres musiciens de Jacques S. Alexis, à l’instar de bien d’autres classiques littéraires, d’ici et d’ailleurs. 

Une certaine(dé)formation pédagogique veut pourtant, hélas !, que l’étudiant ou le chercheur définisse, circonscrive, délimite,catégorise, classifie, toujours en amont, l’objet de son étude. Sans doute, cette démarche a-t-elle la vertu de rendre rigoureux tout travail, dans la mesure où celui-ci se cantonne à l’exploration minimale qui va dans le sens du projet, ou, pour mieux dire, de sa finalité. Soit. On oublie de dire égalementque définir, c’est finir ; délimiter, c’est limiter l’œuvre, etc. Si choisir des pans de lecture est tout à fait rassurant pour l’intéressé, quid de l’œuvre elle-même qui est amputée ?

Muni de ses œillères, le chercheur, entre autres, se rend difficilement compte du sacrilège porté à l’œuvre. En effet, onassiste, par les temps qui courent, à des situations où l’œuvretend à s’atrophier au profit d’une lecture utilitariste. Le texte est un corps en permanence malmené par des surinterprétations, des mésinterprétations, des interprétations fallacieuses. 

Ce constat se confirme davantage chez les politiques compte tenu de leur propension à manier la langue de bois, infusant des énoncés, libres de tout contexte, au service d’un agenda. Le fait le plus parlant à ce propos s’était déroulé en Europe avec le « surhomme » de Nietzsche pendant le Troisième Reich. 

Ce serait se méprendre d’espérer attribuer une lectureenfermée, de l’œuvre, par l’œuvre et pour l’œuvre. Et pour cause, l’œuvre est un monde qui s’ouvre sur d’autres mondes et ce, quitte à briser le continuum espace-temps, faisant siensdes motifs universels. A ce titre, aucune œuvre n’est isolée ni originale. De même, l’œuvre peut rencontrer des lecteurs à qui elle n’était pas destinée. On en vient aux classiques. Qu’est-ce donc un classique sinon cette source intarissable dans laquellese plongent des lecteurs de tout poil pendant des années, des siècles même ; sinon ce mets sans fin auquel chaque lecteur ajoute son grain de sel ?

Si l’on se prête à ce jeu de catégorisation pour un classique comme celui-ci, cela nous mènera en filigrane vers une catégorisation qui tient de la forme et du fond. Pour faire simple, on pourrait en quelque sorte réorganiser indéfinimentces mêmes catégories. Ainsi, le problème du choix de lecture reste entier. On déclinerait d’autres regards sur le classique, non sans subjectivité, au vu d’une approche superficielle ou réfléchie, c’est selon. Par exemple, dire des Arbres musiciens qu’il s’agit d’un roman paysan ne relève pas du même registre de lecture que de dire que c’est un roman anti-impérialisme américain. 

Dans le premier cas, on met en relief l’aspect formel, du type vie pittoresque, existence paysanne etc., alors que dans l’autre cas de figure, il est plutôt question d’idéologie, de discours politique : c’est le Jacques S. Alexis, comme tout communiste digne de ce nom à l’époque, qui livre bataille contre l’expansionnisme américain. En nous assujettissant uniquement à ce dernier point de vue, on fait tort à l’immense artiste qu’était Jacques S. Alexis. Que faire alors ?

L’habitude s’est prise dans la tradition littéraire prolétaire et ouvrière de dire que l’art doit se mettre au service de quelque chose, d’une idée, d’un mouvement … C’est le refus de l’art pour l’art, aux antipodes de quelques romantiques notamment. Ecrire serait donc enfiler son armure pour investir l’arène idéologique et politique. Vu sous cet angle, n’importe qui aurait pu devenir écrivain à partir du moment où il vocifère et vomit, dans ses écrits, sa haine des patrons, du système capitaliste etc. 

Cette vision simpliste du monde littéraire passeoutre une forme de socialisation atypique, pour parler avec Paul Dirkx, qu’est la littérarisation. On n’est pas tant écrivain parce que l’on défend une cause juste, parce que l’on s’efforce de s’aligner sur une certaine bien-pensance, que parce que, dès son plus jeune âge, l’écrivain pressenti, s’est familiarisé avecl’art et la littérature. C’est pourquoi d’ailleurs la littérature ouvrière a pu produire une poignée d’écrivains médiocres, incapables d’imprégner les canons que constituait l’univers artistique et littéraire. 

C’est que la main rugueuse qui manie le marteau et la faucille n’est jamais la même qui la conceptualise dans une quête artistique et romanesque. L’art est donc à jamais l’art pour l’art, car les fonctions qu’on le charge ne sont qu’accessoires et prétention de joindre le beau, le style à l’utile.

Dans Les Arbres musiciens, Jacques S. Alexis montre qu’il est avant tout Artiste et Haïtien, c’est-à-dire un artiste haïtien. Peut-être sans même le vouloir. Sans le revendiquer ouvertement. On a affaire ici à un style, à une voix, à une cadence, à une musique en somme, et non pas à un communiste aveugle et patenté qui brandit, tel un neuneu, ses idéaux dans un monde rural meurtri. C’est là le malaise que peut éprouver tout esprit consciencieux face à la tendance àétiqueter ce roman, au risque de le rendre anémique. 

C’est que tout écrivain brûle d’abord d’un désir irrépressible d’écrire, avant même d’aspirer à faire quelque chose d’ « utile » de cette créativité. Il n’y a pas d’œuvre plus imbuvable que celle qui commence par sacrifier la créativité pour des idées quellesqu’elles soient. Tant qu’elle se donne pour tâche d’allier l’art au bien-être, c’est mieux ; mais il n’est en rien la conditionpréalable et déterminante. 

Les Arbres musiciens est un roman qui peut paraîtreennuyeux et indigeste pour le lecteur contemporain. 

On yrencontre des passages longs dans lesquels rien ne se passe, mais rien de rien. L’écrivain se perd à décrire, sur des pages entières, une simple fleur, un insecte, créant un suspens qui s’éternise, privant le lecteur « rapide » (le mauvais lecteur), des jours durant, de connaître le destin de Gonaïbo, de la famille Osmin, de Nan-Remembrance… C’est que Jacques S.Alexis, en tant qu’artiste, ne fait pas que dire les choses, mais la manière dont il dit les choses importe davantage. 

Son réalisme merveilleux n’est qu’un prétexte pour dire qu’il est éminemment artiste, qu’il suit une logique et un rythme qui jamais ne seront ceux du profane. Tout le monde peut être communiste, tout le monde peut prendre la défense de ces culs-terreux de Fonds-Parisien, mais être artiste très peu le peuvent. Ce que Barthes appelle effet de réel montre, quelque part, que Jacques Stephen Alexis a beaucoup plus en commun avec Flaubert ou Proust qu’à n’importe quel communiste ordinaire, du vivant de l’écrivain. L’insolent hurlerait ceci : Foutez la paix à Jacques S. Alexis, laissez-lui être d’abord un artiste, plein et entier !

Le génie de Jacques S. Alexis réside dans le décuplement des motifs narratifs pour porter le roman à une dimensiontotalisante. Il casse les codes des classifications classiques, permettant à l’œuvre d’être vivante et dynamique. L’être haïtien y est pensé à partir d’un système transversal complexe du lieu et de l’esprit du lieu. Dit en d’autres termes, l’Haïtianité constitue la somme des savoirs, des croyancesvenus d’Afrique et ceux des premiers habitants d’Haïti. 

Il s’agit d’une affirmation puissante de ce qu’est l’Haïtien et qui ne saurait être contenue dans un discours politique, par essence tributaire de la conjoncture. La liberté de l’artiste déborde et transgresse même ses ambitions politiques. Jacques S. Alexis nous dit qu’il est Haïtien avant d’être communiste. L’un n’empêche pas l’autre. Mais le second peut s’évanouirtout comme les utopies de Carles Osmin. 

Par contre l’Haïtien qu’il est, ne cessera d’appartenir à cette terre, à ces eaux, à ces plantes, à ces montagnes… Les Arbres musiciens est l’étendard d’une identité nationale, d’une culture, d’une religion, dressé envers et contre tous ceux qui s’y opposent.

Lewis JEAN

 

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