Quand l’instabilité politique étouffe l’économie haïtienne

Quand l’instabilité politique étouffe l’économie haïtienne

Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) vient de fixer la date des élections générales dans le pays au 30 août 2026. Cette annonce soulève immédiatement une question troublante : Qui gouvernera Haïti à cette date ? En effet, l’accord du 03 avril 2024 qui a mis en place le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) stipule clairement que celui-ci doit remettre le pouvoir à un président élu le 07 février 2026. Or, si les élections se tiennent six mois plus tard, qui les organisera ? Sera-ce ce même CPT dont le mandat aura expiré ? Sera-ce un CPT remanié ? Faudra-t-il une autre transition ? Par ailleurs, l’insécurité chronique aura-t-elle disparu pour permettre des élections ? Ou bien s’agit-il d’une date qu’il ne faut pas prendre au sérieux ?

Ces interrogations ne sont pas anodines dans un pays qui fonctionne sans président élu depuis l’assassinat de Jovenel Moïse dans la nuit du 06 au 07 juillet 2021. Et ce n’est pas seulement l’absence de président. C’est aussi l’absence totale de députés, de sénateurs, de maires, d’élus locaux. Un véritable chaos institutionnel qui illustre l’instabilité politique chronique dans laquelle Haïti s’enlise. Cette situation soulève une question fondamentale : Quelles sont les conséquences économiques de cette instabilité permanente ?

Pour répondre, il convient de se tourner vers un travail scientifique rigoureux. Un mémoire de maîtrise soutenu en 2010 à l’Université de Montréal par Thomas Lalime éclaire précisément cette réalité. Intitulé « Croissance économique et instabilité politique en Haïti (1970-2008) », ce travail examine avec la rigueur des chiffres l’impact des turbulences politiques sur les performances économiques. Ses conclusions, basées sur quarante années de données, résonnent avec une actualité troublante.

Avant d’examiner les résultats, il importe de définir l’instabilité politique. Lalime établit une distinction fondamentale entre instabilité politique et instabilité gouvernementale. Cette dernière se rapporte simplement aux changements fréquents de gouvernements. En revanche, l’instabilité politique désigne des phénomènes beaucoup plus graves : les coups d’État qui renversent violemment les gouvernements, les soulèvements populaires qui paralysent le pays, les manifestations et grèves intempestives qui génèrent le chaos. Dans son étude, Lalime a créé une variable simple, « stabilité politique » : elle prend la valeur zéro si au moins une caractéristique d’instabilité apparaît pendant l’année, et un sinon.

Cette approche permet d’analyser objectivement quatre décennies tourmentées. L’examen des données révèle des contrastes saisissants. La première décennie, de 1970 à 1979, affiche un taux moyen de croissance remarquable de 4.02%.Certaines années atteignent même des sommets : 8.45% en 1971, 8.55% en 1976 et 7.3% en 1979. Ces performances s’expliquent par l’afflux d’investissements directs étrangers, la performance des industries locales et la florescence du tourisme caribéen dont Haïti était le porte-étendard.

Néanmoins, la situation bascule drastiquement au cours de la deuxième décennie. Entre 1980 et 1989, le taux moyen de croissance s’effondre à 0.36%. Plus grave, le pays enregistre des contractions économiques successives : -2.73% en 1981, -3.43% en 1982, -0.12% en 1986 et -0.75% en 1987. Ces années correspondent aux soulèvements contre le règne de Jean-Claude Duvalier et aux turbulences liées à son départ forcé en 1986. Après près de trente ans de règne des Duvalier, le pays n’avait aucune expérience de l’alternance démocratique. Cette transition brutale marque le début d’une instabilité chronique.

La troisième décennie s’avère encore pire. De 1990 à 1999, Haïti enregistre un taux moyen négatif catastrophique de -0.12%. Cette période coïncide avec le coup d’État du 30 septembre 1991 qui renverse Jean-Bertrand Aristide sept mois après son investiture. En représailles, les États-Unis décrètent un embargo qui se durcit progressivement. Les conséquences sont catastrophiques : -5.3% en 1992, -5.4% en 1993 et -11.9% en 1994, peut-être le pire taux de toute l’histoire économique haïtienne. Il faudra seize années après, soit en 2006-2007, pour retrouver le niveau du Produit Intérieur Brut (PIB) réel de 1991, celui d’avant le coup d’État militaire.

La quatrième décennie, de 2000 à 2009, ne marque aucune amélioration significative avec un taux moyen de croissance dérisoire de 0.59%. Cette période est ponctuée par deux performances négatives révélatrices. D’abord en 2000-2001, suite aux élections frauduleuses et contestées de mai 2000 qui reconduisent Aristide au pouvoir dans un climat de méfiance généralisée. Ensuite en 2003-2004, année marquée par le soulèvement populaire qui provoque son départ précipité le 29 février 2004, avant la fin de son mandat. Ces turbulences politiques répétées empêchent toute reprise économique durable et maintiennent le pays dans une stagnation économique chronique.

Les résultats du travail de Lalime révèlent des enseignements précieux. Premièrement, l’instabilité politique au cours d’une année réduit directement le taux de croissance de 0.013%. Ce chiffre peut sembler modeste, mais il ne représente que l’impact direct. En réalité, l’instabilité agit aussi indirectement en décourageant les investissements, créant un double effet négatif. Deuxièmement, une augmentation du PIB réel de 1% diminue la probabilité de stabilité de 2.52%. Ce résultat contre-intuitif s’explique par l’extrême inégalité dans la distribution des richesses. Dans un pays où quelques familles concentrent l’essentiel des ressources, toute augmentation de la richesse nationale pourrait engendrer des luttes violentes pour son contrôle, conduisant à des troubles.

De plus, l’analyse révèle que la croissance démographique joue un rôle néfaste. Une augmentation de la population de 1% accroît la probabilité d’instabilité politique de 1.2%. Cette relation traduit une réalité observable dans les bidonvilles surpeuplés comme Cité Soleil, Bel-Air ou Martissant, véritables poudrières où la violence prospère. À l’inverse, une augmentation du niveau des investissements de 1% améliore la probabilité de stabilité de 1.53%, confirmant que l’activité économique apaise les tensions.

Toutefois, Lalime souligne avec honnêteté les limites de son étude. Le coefficient de détermination s’élève à environ 50%, signifiant que la moitié seulement de la croissance économique s’explique par les variables étudiées, à savoir l’investissement, la population et la stabilité politique. L’autre moitié dépend de facteurs non pris en compte : capital humain, qualité et efficacité institutionnelles, infrastructure sociale. Cette nuance n’affaiblit pas pour autant ses conclusions sur le rôle délétère de l’instabilité politique.

En complément, le chercheur examine les indicateurs de gouvernance de la Banque mondiale depuis 1996. Ces données révèlent des corrélations alarmantes. L’instabilité politique favorise massivement la corruption, réduit la liberté d’expression et la reddition des comptes, et nuit au fonctionnement de l’État de droit et à l’efficacité gouvernementale. Ces indicateurs s’influencent mutuellement, créant un cercle vicieux : l’instabilité affaiblit les institutions qui deviennent moins efficaces, ce qui engendre davantage de corruption, laquelle décourage les investissements et freine la croissance.

Transposée à la situation actuelle, l’analyse de Lalime éclaire les défis monumentaux auxquels Haïti fait face. Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, le pays fonctionne sans aucuns élus. Ce désastre institutionnel constitue une instabilité politique sans précédent. Les conséquences économiques de ce désastre sont déjà très catastrophiques : depuis l’année fiscale 2017-2018, Haïti n’enregistre que des taux de croissance négatifs année après année, confirmant les conclusions du travail de Lalime. En un mot, l’instabilité politique constitue un poison pour l’économie haïtienne.

Chaque coup d’État, chaque manifestation violente, chaque crise institutionnelle, chaque incertitude politique réduit la croissance, décourage les investissements, appauvrit la population. Les chiffres ne mentent pas : sans stabilité institutionnelle durable, il ne peut y avoir de croissance économique soutenue.

Jonathan GÉDÉON

GPL Media Libre

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