Manifestations :Viv Ansanm remplace les partis politiques dans les rues d’Haïti
Alors que les partis politiques peinent à mobiliser, les chefs de gangs prennent le relais. Hier, c’était Carrefour sous l’ordre de Krisla. Aujourd’hui, c’est Cabaret qui se soulève à l’appel d’Izo. En Haïti, la rue semble désormais contrôlée par les membres de Viv Ansanm, pendant que l’État observe, impuissant.
Depuis plusieurs mois, la scène politique haïtienne est marquée par une évolution inquiétante : les figures traditionnelles de la contestation, comme André Michel ou Moïse Jean-Charles, sont affaiblies, décriées, discréditées. À leur place, ce sont désormais les chefs de gangs armés, membres de la coalition criminelle Viv Ansanm, qui dictent l’agenda des mobilisations publiques.
Le vendredi 20 juin 2025, Krisla, chef du gang de Ti Bwa, a paralysé la commune de Carrefour en annonçant une manifestation contre le gouvernement. Deux mois auparavant, il avait déjà imposé une grève générale de trois jours dans la même commune. Dans un pays en crise, ce sont les armes et la peur, non les idées ou les urnes, qui font loi. Et ce n’est pas un cas isolé.
Ce dimanche 6 juillet 2025, la commune de Cabaret a connu une mobilisation de grande ampleur. À l’appel d’Izo, chef redouté du gang de Village-de-Dieu et lui aussi membre de Viv Ansanm, plusieurs centaines de personnes ont gagné les rues de la commune.
La zone est sous le contrôle de ce gang depuis plusieurs mois. Sur place, les manifestants défilaient encadrés par des motards, certains transportant jusqu’à quatre personnes, d’autres accompagnés de véhicules arborant des inscriptions comme « Back-up Cibòg la », signature assumée du gang présent sur le terrain.
Des pancartes, brandies dans la foule, portaient des messages aux accents sociaux mais aussi politiques :
? À bas les drones kamikazes dans les quartiers populaires !
? Nous avons besoin d’eau, d’électricité et d’hôpitaux !
? Le peuple n’en peut plus !
? À bas les politiciens corrompus !
? Vive Izo, à bas le CPT !
? Les professeurs ne peuvent même pas être payés !
? Izo ne fait pas de mal aux habitants de la zone !
Il est tristement inédit de voir les hors-la-loi organiser, à tour de rôle, des manifestations contre un gouvernement qu’ils combattent tout en profitant du chaos qu’ils entretiennent. Le paradoxe est violent : des criminels exigent la fin de la misère, alors qu’ils en sont souvent les architectes principaux.
Ce glissement est l’illustration d’une absurdité profonde : dans un pays qui s’enfonce chaque jour davantage dans l’abîme, ce sont les chefs de gangs qui s’érigent en porte-paroles du peuple, pendant que les autorités officielles, elles, s’affrontent entre elles, incapables d’imposer un ordre, une vision, ou même un minimum de stabilité.
Aujourd’hui, il semble que seule Viv Ansanm soit capable de rassembler et de mobiliser dans les rues. L’État, lui, se tait. Les partis politiques, eux, se taisent. Et le peuple, pris entre peur et résignation, n’a plus de voix libre pour le défendre.
