L’ENIP abandonnée : quand l’État lâche sa plus grande école d’infirmières
Alors que le monde entier célèbre aujourd’hui la Journée mondiale des sciences infirmières, en Haïti, la profession souffre en silence. Et avec elle, des centaines d’étudiantes et d’étudiants de l’École Nationale des Sciences Infirmières de Port-au-Prince (ENIP), l’une des plus anciennes et des plus respectées institutions de formation en soins infirmiers du pays, vivent un drame éducatif sans précédent : l’ENIP est sans domicile depuis plus d’un an.
Ce monument de l’éducation publique, bras académique de l’État haïtien dans la formation des cadres en soins infirmiers, est aujourd’hui réduit à une entité sans adresse fixe, sans locaux, sans encadrement digne de ce nom. Depuis des mois, l’école fonctionne tant bien que mal en ligne, dans un pays où l’accès à l’électricité et à Internet reste un luxe instable. Pour de nombreux étudiants, cela revient à une mise en suspens brutale de leur avenir.
Une direction fantôme et des autorités muettes
Pire encore, aucune nouvelle tangible de la directrice de l’institution n’a été communiquée aux étudiants depuis plusieurs mois. L’abandon est palpable, l’incertitude est totale. Et malgré ce chaos, les responsables continuent d’exercer des pressions sur les étudiants : exigences académiques irréalistes, contrôles inadaptés au contexte, silence administratif, stress généralisé… une maltraitance institutionnelle déguisée.
À cela s’ajoute une décision dramatique : pour la première fois depuis des décennies, l’ENIP n’a pas organisé d’examen d’admission cette année. Aucun nouveau recrutement. Aucune nouvelle promotion. Un silence qui signe une asphyxie programmée.
Un quotidien errant et humiliant pour les étudiants
Avant son effondrement, l’ENIP était logée sur le campus de la santé, rue Oswald Durand, en plein cœur de Port-au-Prince. Mais après une attaque armée attribuée à des groupes terroristes qui règnent aujourd’hui sur le centre-ville, les locaux ont été non seulement abandonnés, mais aussi complètement pillés. Équipements, documents administratifs, matériel pédagogique… tout a été emporté ou détruit, laissant l’école exsangue.
Depuis, c’est la débrouillardise : l’un des responsables, disposant d’une école privée à Delmas 89, a offert temporairement un espace à la direction. Toutefois, les étudiants n’ont accès aux salles qu’à partir de 14 heures, et pas tous les jours, les cours se tenant majoritairement en ligne. Avant cette heure, ils sont contraints d’attendre dehors, souvent derrière des barrières, faute de local adapté.
Le comble : les examens sont désormais organisés dans un autre établissement à Delmas 83, une solution précaire et logistique difficile pour des étudiants déjà à bout.
Un ministère indifférent face à une urgence nationale
Ce silence complice et coupable des plus hautes instances du secteur interpelle. Le ministre de la Santé publique et de la Population, Dr Sinal Bertrand, ainsi que la directrice des soins infirmiers, Mme Carine Réveil Jean-Baptiste, brillent par leur inaction. Aucune mesure concrète, aucun plan de sauvetage, aucun mot rassurant. L’ENIP, fleuron historique, est en train de sombrer… et les autorités regardent ailleurs.
Une profession méprisée, un avenir compromis
Comment espérer reconstruire un système de santé crédible sans former les infirmiers et infirmières de demain ? Comment prétendre valoriser la profession alors que l’on sabote les institutions qui les forment ? Ce qui se passe à l’ENIP aujourd’hui est plus qu’un dysfonctionnement : c’est un mépris organisé envers une génération d’étudiants motivés, envers les soignants de demain, envers le peuple haïtien qui a besoin, plus que jamais, de soins accessibles et compétents.
À l’heure où l’on parle d’investir dans les soins infirmiers pour renforcer les économies et la résilience des communautés, l’État haïtien enterre vivant l’un de ses plus grands outils de formation sanitaire.
Ce 12 mai ne peut être qu’un jour de commémoration. Il doit être un jour de dénonciation. Et surtout, un appel à l’action. Sauver l’ENIP, c’est refuser la faillite morale et institutionnelle d’un pays qui abandonne ceux qui veulent le soigner.
Jean Daniel PIERRE
