Écoles publiques au Cap-Haïtien : un système à l’agonie en 2025
Le Cap-Haïtien, deuxième ville d’Haïti par sa population et riche d’un passé historique prestigieux, devrait être un modèle de développement éducatif dans le Nord du pays.Pourtant, en avril 2025, ses écoles publiques témoignent d’une réalité bien plus sombre : infrastructures délabrées, enseignants démotivés, élèves abandonnés à leur sort.
Alors que le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) multiplie les discours optimistes, la gestion des établissements publics capois révèle une faillite systémique, marquée par l’incurie, la corruption et un désintérêt flagrant pour les plus vulnérables.
Ce tableau propose une critique approfondie de cette situation, en explorant les causes structurelles, les conséquences sociales et les responsabilités politiques, tout en s’appuyant sur des données et observations disponibles.
Des infrastructures en ruine : un constat accablant
Les écoles publiques du Cap-Haïtien sont, pour beaucoup, des coquilles vides qui tiennent à peine debout. Les bâtiments, souvent hérités de décennies passées, souffrent de toitures percées, de murs fissurés et de sols boueux après chaque pluie. Un rapport de l’UNICEF de 2023 soulignait déjà que 60 % des écoles publiques haïtiennes manquaient d’accès à l’eau potable et à des latrines fonctionnelles (UNICEF, 2023).
Au Cap-Haïtien, ce chiffre semble encore plus élevé dans les quartiers populaires comme Cité Lescot ou Haut-du-Cap, où les élèves s’entassent dans des salles sans électricité ni ventilation. Les tempêtes tropicales, fréquentes dans la région, aggravent cette dégradation : en 2024, plusieurs écoles ont perdu leur toit sans que des réparations significatives ne suivent.
Le MENFP annonçait en 2024 la réhabilitation de 111 écoles à travers le pays, mais au Cap-Haïtien, les établissements concernés se comptent sur les doigts d’une main. L’École Fondamentale d’Application et Centre d’Appui Pédagogique (EFACAP) Anténor Firmin, souvent citée en exemple grâce au soutien de l’UNICEF, reste une exception qui ne reflètepas la norme (UNICEF, 2024).
La majorité des écoles publiques cap-haïtiennes dépendent de budgets locaux inexistants ou de promesses nationales non tenues. Cette négligence matérielle traduit un désinvestissement chronique : Haïti alloue moins de 2 % de son PIB à l’éducation, loin des 4 % recommandés par l’UNESCO (Banque mondiale, 2023). Au Cap-Haïtien, ce sous-financement se traduit par des salles de classe où les bancs cassés et les tableaux effacés sont la règle, rendant l’apprentissage quasi impossible.
Une fracture sociale criante L’état des écoles publiques au Cap-Haïtien n’est pas qu’une question de briques et de mortier ; il reflète une fracture sociale profonde. Avec plus de 80 % des établissements scolaires haïtiens dans le secteur privé (MENFP, 2023), les familles modestes n’ont d’autre choix que de se rabattre sur un système public exsangue. Les frais du privé, oscillant entre 75 et 100 dollars par an, sont prohibitifs dans une ville où le revenu mensuel moyen stagne autour de 50 dollars (Banque mondiale, 2023).
Cette réalité condamne les enfants des quartiers défavorisés à une éducation au rabais, tandis que les élites envoient leurs progénitures dans des écoles privées équipées, souvent à l’étranger.La crise des déplacés internes, exacerbée par l’insécurité à Port-au-Prince, aggrave cette ségrégation. Depuis 2023, le Cap-Haïtien a vu affluer des milliers de familles fuyant la capitale, surchargeant des écoles déjà au bord de l’asphyxie.
Selon un témoignage rapporté par Vatican News en janvier 2025, les classes dans le Nord accueillent parfois jusqu’à 80 élèves, rendant l’enseignement individualisé illusoire (Vatican News, 2025). Pendant cetemps, les écoles privées maintiennent des effectifs réduits et des conditions optimales, creusant un fossé éducatif qui perpétue les inégalités. Cette disparité viole l’article 32 de la Constitution haïtienne de 1987, qui garantit une éducation gratuite et accessible à tous, un principe resté lettre morte au Cap-Haïtien.
Une gouvernance défaillante : entre promesses et immobilisme
La gestion des écoles publiques cap-haïtiennes est un échec collectif, imputable à une gouvernance à plusieurs niveaux. Au sommet, le MENFP, dirigé en 2025 par Augustin Antoine, multiplie les annonces ronflantes : 17 nouvelles écoles en 2024, des kits scolaires pour 127 000 élèves, un programme de « Cash Transfert-Éducation » offrant 20 000 gourdes par famille (Gouvernement d’Haïti, 2024). Pourtant, ces initiatives peinent à se concrétiser localement. La direction départementale du Nord, basée au Cap-Haïtien, manque de moyens et d’autonomie pour adapter ces politiques aux réalités régionales.
Les municipalités, historiquement responsables de l’éducation sous la Constitution de 1801, sont aujourd’hui paralysées par des budgets squelettiques et une dépendance aux aides extérieures.
La coopération entre le Cap-Haïtien et Suresnes (France), en place depuis 1998, illustre cette dépendance : si elle a permis des avancées dans la gestion des déchets, l’éducation reste reléguée au second plan (Ambassade de France en Haïti, 2023). Les fonds publics, lorsqu’ils arrivent, sont souvent détournés par une corruption endémique.
Un rapport de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) de 2022 estimait que 30 % des budgets éducatifs nationaux disparaissaient dans des circuits opaques (CSCCA,2022). Au Cap-Haïtien, cette gabegie se traduit par des projets avortés et des écoles laissées à l’abandon, tandis que les discours officiels masquent l’inaction sous des sloganscomme « la restauration de l’école ».
Les enseignants : un pilier fragilisé
Les enseignants des écoles publiques cap-haïtiennes sont à la fois les héros et les victimes de ce système en déroute. Payés entre 15 000 et 25 000 gourdes par mois (100 à 170 dollars), ils subissent des retards de salaires fréquents, parfois de plusieurs mois (Vatican News, 2025). Ces conditions indignes poussent les plus qualifiés vers le privé ou l’émigration, vidant les écoles publiques de leurs talents. Ceux qui restent, par devoir ou nécessité, affrontent des classes surchargées et un manque criant de matériel pédagogique.
Les tableaux numériques ou les manuels promis par le MENFP en 2024 brillent par leur absence, laissant les professeurs improviser avec des ressources obsolètes.La formation continue, pourtant essentielle, reste un mirage. L’EFACAP Anténor Firmin propose des ateliers, mais ils ne touchent qu’une poignée d’enseignants, selon un rapport de l’UNICEF (2024).
Cette négligence démoralise un corps professoral déjà à bout. Commele soulignait le père Pierre Lephène dans Vatican News, « les enseignants haïtiens sont des agents de changement », mais sans soutien, leur impact s’érode (2025). Au Cap-Haïtien, cette démotivation se répercute sur les élèves, pris dans un cercle vicieux où l’absence dequalité éducative compromet leur avenir.
Les élèves : un avenir hypothéqué
Les élèves des écoles publiques cap-haïtiennes sont les premières victimes de cette gestion désastreuse. Le taux de redoublement, qui atteint 80 % au niveau national, est encore plus alarmant dans le Nord, où beaucoup d’enfants de 14 ans végètent encore au primaire (Banque mondiale, 2023). Les filles abandonnent souvent à l’adolescence, poussées par la pauvreté ou les grossesses précoces, tandis que les garçons, désœuvrés, sont des proies faciles pour les bandes criminelles qui gagnent du terrain dans la région (Vatican News, 2025).
L’école, censée être un refuge, devient un lieu de désespoir où l’apprentissage cède la place à la survie. Sur 100 élèves entrant en première année, seuls une poignée atteignent le secondaire, un chiffre encore plus bas dans les zones rurales autour du Cap-Haïtien (MENFP, 2023). Les kits scolaires distribués en 2024 – cahiers, crayons, uniformes – sont une goutte d’eau dans l’océan, incapables de compenser l’absence d’un enseignement structuré.
L’année scolaire, prévue pour 188 jours, est régulièrement amputée par des grèves, des catastrophes naturelles ou des crises politiques, un scénario récurrent qui prive les élèves de continuité éducative (Gouvernement d’Haïti, 2024). À terme, cette génération sacrifiée risque de grossir les rangs des chômeurs et des exclus dans une ville où l’économie informelle domine.
Une critique globale : l’abandon d’un idéal
Critiquer la gestion des écoles publiques au Cap-Haïtien, c’est dénoncer un État qui a tourné le dos à ses obligations. L’éducation, pilier du développement, est reléguée au rang de variable d’ajustement dans un pays en perpétuelle crise. Pourquoi des millions de gourdes sont engloutis dans des projets cosmétiques ou des salaires de fonctionnaires fantômes, alors que les écoles s’effondrent ? Pourquoi les élites, qui scolarisent leurs enfants ailleurs, tolèrent-elles un système qui condamne les plus pauvres ?
La réponse tient dans une classe dirigeante déconnectée, plus attachée au pouvoir qu’au bien commun. Pourtant, des solutions sont possibles : décentraliser la gestion pour donner plus de pouvoir aux autorités locales, investir massivement dans les infrastructures et les enseignants, lutter contre la corruption avec des mécanismes de contrôle rigoureux. Les partenariats internationaux, comme celui avec l’UNICEF ou la Banque mondiale, montrent des résultats là où ils sont appliqués, mais ils ne suffisent pas sans une volonté politique nationale. En 2025, le Cap-Haïtien mérite mieux qu’un système éducatif à l’agonie ; il mérite une renaissance qui passe par l’école publique.
Un sursaut ou la chute
En avril 2025, les écoles publiques du Cap-Haïtien sont au bord du précipice. Entre infrastructures défaillantes, inégalités criantes, gouvernance chaotique et désespoir desenseignants et élèves, le tableau est sombre. Cette crise n’est pas une fatalité, mais un choix – celui d’un État qui a abandonné son rôle. Sans une réforme profonde, le Cap-Haïtien, ville de mémoire et de résistance, risque de voir son avenir s’éteindre dans l’indifférence. L’heure n’est plus aux discours, mais à l’action ; sinon, c’est une générationentière qui paiera le prix de cet échec.
Alexandre JORMÉUS, Étudiant en Sciences de l’éducation, L3 Université Publique du Nord au Cap-Haïtien.
Sources :
UNICEF (2023). Rapport sur l’éducation en Haïti : État des lieux. Disponible sur unicef.org.
UNICEF (2024). EFACAP de Cap-Haïtien : un modèle d’espoir. unicef.org.
Banque mondiale (2023). Investir dans le capital humain en Haïti. banquemondiale.org.
MENFP (2023). Statistiques du système éducatif haïtien. Données internes.
Gouvernement d’Haïti (2024). Bilan des 30 premiers jours de l’année académique
2024-2025. communication.gouv.ht.
Vatican News (2025). En Haïti, étudier peut coûter la vie. vaticannews.va.
Ambassade de France en Haïti (2023). Coopération Suresnes-Cap Haïtien.
ht.ambafrance.org.
CSCCA (2022). Rapport sur la gestion des fonds publics. Cour supérieure des comptes et
du contentieux administration.
