À 12 ans, mon rêve était de devenir une femme occupée…

À 12 ans, mon rêve était de devenir une femme occupée…

Je me rappelle le quartier de CP, à Saint-Marc. Ce quartier a façonné mon adolescence. C’était un petit quartier. Il n’abritait pas beaucoup de personnes. Là-bas, tout le monde se connaît; les barrières et les clôtures ne sont pas hautes. Rien ne sépare vraiment les voisins.On peut marcher à n’importe quelle heure de la nuit. Aucune histoire de vol.

Presque tous les enfants du quartier se côtoient. Les vacances étaient nos moments favoris pour occuper les routes avec des jeux de volley-ball, de marelle… C’est dans ce quartier que j’ai connu Madame Maggie. Nous habitions le même appartement de deux étages où résidaient quatre familles. Madame Maggie était une très belle femme, de grande taille, avec un teint foncé et une allure assurée. Elle portait toujours des talons aiguilles. Elle avait deux enfants, Gola et Grego. Gola, la cadette, était ma meilleure amie du quartier, car nous fréquentions le même établissement scolaire.

Le mystère nommé Madame Maggie

Madame Maggie était une femme très réservée, voire un mystère pour certaines personnes. Personne ne connaît son mari ou son conjoint. D’ailleurs, personne ne sait si elle est mariée ou non. Elle n’est jamais stable à la maison. Elle a toujours une conférence. Toujours une rencontre. Toujours une formation à suivre. Elle est toujours en mission dans d’autres villes. Certains, dans le quartier, disent qu’elle travaille dans le secteur privé ; d’autres affirment qu’elle travaille dans l’administration publique. Du lundi au vendredi, on la voit passer pour aller au travail, toujours occupée dans un appel. Les week-ends, elle va au studio et sort avec Madame BJ, la seule amie qu’elle avait dans le quartier.

Madame Maggie fait l’objet de beaucoup de controverses. Certaines femmes du quartier la jugent comme une mère manquée, une femme qui n’a pas d’instinct maternel parce qu’elle ne passe pas beaucoup de temps avec ses enfants. D’autres l’acclament comme une femme intelligente, courageuse, qui a une vision. Dans le quartier, Madame Maggie salue tout le monde, rit avec tout le monde, mais elle n’est pas l’amie de tout le monde. Elle ne veut rien savoir concernant ses voisins ; elle n’a aucune opinion sur eux. Elle est là, vit sa vie paisiblement ; elle gère chaque minute de son temps, protège son énergie avec minutie et suit son chemin de femme occupée.

Un rêve d’enfant

En tant qu’adolescente, j’ai été fascinée par le quotidien de cette femme mythique. J’observe sa façon de s’habiller, sa manière de parler, jusqu’à l’odeur de son parfum qui s’impose chaque matin dans la cour de la maison. Je scrute avec admiration son quotidien de femme occupée. Un soir, en étant au lit, je me suis dit que je vais devenir une femme occupée. Très occupée comme Madame Maggie. Je n’aurai pas de temps à perdre. J’irai toujours en mission. J’aurai toujours une conférence, une formation. Je m’habillerai comme elle, je marcherai la tête haute, avec la même confiance qu’elle.

Dès lors, j’ai commencé à me comporter comme Madame Maggie. Certaines fois, j’ai refusé l’invitation d’aller jouer avec Gola en lui disant, avec fierté : « Je suis occupée. » Parfois, je persiste en disant : « Je suis une femme occupée. » Pour donner du sens à mon discours, je m’accroche à mes livres. Parfois, je ne faisais rien ; je restais dans ma chambre en imaginant ma vie de femme occupée comme Madame Maggie.

À 12 ans, pendant que d’autres enfants parlaient de leurs rêves de devenir avocats, médecins ou ingénieurs, moi, la seule chose qui m’intéressait et que j’affirmais à haute voix devant tout le monde, c’était de devenir une femme occupée comme Madame Maggie. Avec toute mon innocence, je gardais ce rêve lumineux sans savoir exactement ce qu’il charriait concrètement. Ainsi ai-je grandi avec ce rêve de femme occupée.

Le vrai sens d’une vie occupée

Hier soir, en me sentant angoissée, coincée entre des travaux à soumettre, des activités auxquelles postuler, des invitations à confirmer, des mails auxquels répondre, des messages d’échec ou de confirmation à lire et des objectifs à réviser, j’ai soudainement pensé à Madame Maggie, cette femme toujours occupée que je rêvais d’être.

En pensant à cette dame qui était un modèle, un repère pour moi, j’ai compris que devenir une femme occupée ne veut pas simplement dire avoir un agenda chargé. Cela charrie le fait d’être incomprise ; des sacrifices dans l’ombre ; des luttes dans le silence, où l’on ne se laisse pas atteindre par les critiques et l’opinion des autres, et où l’on cherche à se protéger tout en cherchant sa place dans ce monde.

J’ai pensé également au sourire de cette femme qui cachait des nuits noires, angoissées, où elle rêvait de bousculer, de conquérir le monde avec toutes ses forces et ses fragilités ; où elle rêvait de prendre sa place, d’imposer sa voix dans des espaces qui ne donnent pas carte blanche aux femmes.

Et j’ai enfin pensé à ce rêve que j’avais à cette période : celui de devenir une femme occupée comme elle. Du coup, je me suis dit : « Emilie, n’était-ce pas cette vie que tu voulais ? Accueille-la et vis-la. » Tu as un long chemin à parcourir et des filles à inspirer, comme Madame Maggie l’a fait à travers chacun de ses gestes et chacune de ses actions.

Dans une société vacillante, en perte de repères, chaque petite action posée au quotidien, dans le silence, peut illuminer le rêve d’un autre et lui donner le courage et l’espoir de tenir la barre.

Emilie Marcelin, Licenciée en Sciences politiques à l’Université d’Etat d’Haïti, consultante en questions de genre.

GPL Media Libre

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