Réponse au camarade Marx Stanley Léveillé   : Plaidoyer pour une mémoire complexe du Lycée Tertulien Guilbaud

Réponse au camarade Marx Stanley Léveillé   : Plaidoyer pour une mémoire complexe du Lycée Tertulien Guilbaud

Cher camarade,
Ton texte a le mérite rare de briser l’omerta et de nommer ce qui, trop souvent, est tu ou gardé silencieux par fierté ou par loyauté mal placée. Les exemples que tu cites – ces avocats devenus professeurs d’algèbre, de biologie par hasard, ces cours expédiés en un quart d’heure, cette absence totale de sollicitation intellectuelle – dessinent le portrait d’une institution qui, sur le papier, aurait dû nous briser. Tu as raison de dénoncer ce « remplissage irrégulier » et ces trajectoires interrompues que le récit officiel des « anciens brillants » enterre trop vite.


Cependant, permets-moi de prolonger ta réflexion, non pour la contredire, mais pour en complexifier le tableau. Car si le Lycée Tertulien Guilbaud n’était pas – et de loin – un espace pédagogique exemplaire, il nous a tout de même transmis quelque chose que les écoles les mieux dotées peinent parfois à insuffler : une culture de la résistance et de la solidarité, une fierté viscérale, et ce que j’appellerai une « autonomie de survie ». Un orgueil, en somme, qui nous a construits. Oui, j’assume ce mot : orgueil. Non pas l’arrogance vide, mais cette conscience intime que nous portions sur nos épaules bien plus qu’un simple avenir personnel. Nous portions l’honneur de familles qui avaient consenti l’effort de nous inscrire dans « la grande école », LTG, et nous portions, sans le savoir, l’héritage de tous ceux pour qui ce lycée était le seul ascenseur social possible.


Cette fierté, elle était partout, jusque dans les non-dits. Ainsi, nous avions même une phrase de motivation qui structurait inconsciemment notre imaginaire, un mantra qui circulait dans les rangs sans qu’on l’ait jamais officiellement enseigné : « Pou fyète Lise a, paran nou ak reyisit nou, sa yo ap ban nou mal la n ap pran l byen e sa yo ap ban nou piti a n ap fè l gwo. » Cette phrase résumait tout : la conscience du manque, la détermination à transcender l’insuffisance, et l’obligation de transformer en or tout ce que l’institution nous offrait de plomb. En d’autres termes, cette absence de pédagogie ordinaire forgeait notre caractère.


Pour illustrer mon propos, je revois 2017. Une année catastrophique : seulement trois mois de cours effectifs. Février arrivait, et le vide s’installait. Autour de nous, les « amis des bonnes écoles » – ces collèges privés aux programmes bouclés – nous tendaient la main. Leur argument était, il faut l’avouer, implacable de logique : « Vous n’avez pas de classe, vous allez échouer si vous restez travailler ensemble. Venez, on vous aidera. » Chacun des sept membres de notre groupe de travail a reçu ce message, séparément, presque. Et sans nous concerter, sans même en parler, nous avons tous refusé.


Pourquoi ? Tout simplement parce que nous avions intégré, sans le savoir, une certaine idée du Lycée Tertulien Guilbaud : accepter l’aide des autres, c’était, dans notre esprit d’adolescents, avouer que notre école ne valait rien. Dès lors, nous avons choisi de nous battre seuls, avec nos moyens dérisoires, nos polycopiés usés jusqu’à la transparence, et notre obstination collective. Résultat ? Nous avons tous réussi avec plus de 950 points. Plusieurs ont dépassé les 1000. Le lycée a affiché un 80% de réussite, malgré ces trois petits mois, malgré un effectif de plus de 500 bacheliers. Les écoles qui nous méprisaient doucement, pour la majorité, n’ont pas fait mieux, et ont souvent fait moins bien.


Je me souviens aussi d’un incident, en classe de seconde, qui illustre cette philosophie implicite. C’était pendant un cours d’analyse linéaire – cette partie des mathématiques consacrée à l’étude des courbes. Le professeur venait de résoudre l’exercice le plus simple sans vraiment expliquer les théories du chapitre. Je lève la main et je lui dis : « Professeur, je ne comprends pas votre pédagogie. Non seulement vous n’expliquez pas bien les théories, mais en plus vous vous contentez de résoudre l’exercice le plus facile. »Sa réponse fut cinglante, presque cruelle : « Par cette préoccupation, tout le monde voit que vous n’êtes pas digne d’être un élève du Lycée. Car un bon lycéen ne pleurniche pas, n’attend pas les professeurs. »


Sur le moment, j’ai riposté avant d’ encaisser le coup. Aujourd’hui, je mesure la complexité de cette phrase. Elle était cruelle, oui, et cette logique a sans doute conditionné l’échec de beaucoup de ceux qui, n’ayant pas les épaules assez solides, se sont sentis rejetés par cette exigence implicite. Pourtant, elle était aussi, dans une certaine mesure, vraie dans notre imaginaire collectif. Cette réalité nous a poussés à devenir des combattants qui n’ont pas droit à l’erreur. Cette culture de l’autonomie, cette capacité à organiser des groupes de travail spontanés, à se répartir les chapitres, à s’expliquer les leçons entre nous – c’est le lycée qui nous l’a donnée. Non pas intentionnellement, mais structurellement. En effet, l’absence de bibliothèque fonctionnelle, de professeurs qualifiés, de programmes suivis nous a contraints à inventer nos propres modes d’apprentissage.


Je ne dis pas que cette situation est enviable. Je dis qu’elle a produit, malgré elle, un type particulier d’élève. Nous avons appris, très tôt, que personne ne viendrait nous « remplir » correctement. Alors nous avons appris à apprendre seuls. Nous avons développé ce que Paulo Freire appelle une conscience critique, mais par la négative : face à un système qui nous traitait en « récipients », nous avons choisi de devenir des puits. Oui. Au lieu d’être un récipient qui reçoit, nous nous sommes transformés en des puits qui cherchent au fond d’eux-mêmes, qui creusent pour trouver leurs propres sources.

Nous sommes devenus des puits parce que l’institution n’avait pas assez d’eau à nous offrir et elle nous l’a fait savoir dès le premier jour où nous mettait le pied. Ainsi, cette eau que nous avons trouvée au fond de nous, elle était le fruit de notre travail collectif, de notre obstination, de cette fierté qui nous interdisait d’échouer, mais aussi de ce manque que l’institution nous a donné comme arme.


Concrètement, cela se traduisait par des habitudes bien ancrées. Nous travaillions tous les exercices de tous les chapitres. Mieux encore, nous cherchions systématiquement à savoir quels exercices nos professeurs donnaient dans les collèges où ils enseignaient en privé, pour les travailler aussi, afin d’être sûrs d’avoir fait le maximum. D’ailleurs, certains professeurs, conscients de cette dynamique, ne donnaient jamais d’exercices tirés des livres de cours. Leur raisonnement : « ils les ont déjà tous travaillés. Il faut que j’invente pour l’examen. » De cette manière, même leur paresse relative devenait, pour nous, un défi supplémentaire.


Je me rappelle aussi une scène avec un censeur. Nous étions venus nous plaindre d’un cours qui n’avait pas été dispensé. Sa réponse, au lieu d’une solution immédiate, fut une leçon involontaire de débrouillardise : « Le professeur ne donne pas le cours dans l’autre section ? Pourquoi n’allez-vous pas consulter les élèves de l’autre section pour prendre des notes ? » Nous lui avons répondu qu’il ne donnait cours dans aucune des deux sections. Alors il a enchaîné : « Et dans les collèges ? »


Il faut dire qu’il a fini par dispenser le cours à la place du professeur, tout en nous proposant de ne pas nous évaluer sur ce cours pour ce premier trimestre, même si le professeur est venu dans les deux dernières semaines. Malgré tout, il n’a pas pu résister à nous insuffler cette leçon de responsabilité dans un système qui organise l’échec des gens qu’on pousse en bas et les empêche de monter. Par conséquent, ce mal pédagogique a participé à notre construction. On peut dire que c’était une autre forme de pédagogie, une pédagogie de la responsabilité. Certes, elle aurait gagné à se marier avec la culture intellectuelle dont tu parles, avec des livres, des bibliothèques, des professeurs qualifiés, des cours réguliers. Néanmoins, elle existait, et elle nous a formés. Oui. LTG a mis son sceau sur nous : cette culture de l’autonomie, cette fierté obstinée, cette capacité à fonctionner en collectif autogéré – tout cela nous a suivis partout : à l’UEH, où nous étions souvent ceux qui résistaient, revendiquaient et réussissaient le mieux ; dans les associations, où notre expérience du « vivre ensemble » faisait la différence ; dans la vie, tout simplement.


S’agissant des grands noms que tu t’abstiens de citer, et tu dis qu’ils sont le fruit d’un « sauvetage individuel », je pense que tu as à la fois raison et tort. Raison, tout d’abord, car beaucoup d’entre eux, avec ou sans capital culturel, se battaient du bec et des ongles pour réussir, y compris au dépend apparent de LTG. Mais tu as tort, car, malgré leurs réussites, leurs parcours d’exception portent la marque du LTG. Ce n’est pas un hasard si, dans tout le département, c’est notre lycée qui a produit le plus de cadres, si je ne me trompe pas. Ce n’est pas un hasard non plus si les écoles privées qui « trient » les génies dès le jardin d’enfants fabriquent parfois des élèves brillants mais fragiles, incapables de survivre à la moindre difficulté.


Nous, nous sommes les produits d’une sélection inverse. Le Lycée Tertulien Guilbaud a toujours été cette école qui ramassait ceux que les autres rejetaient ; autrement dit, il ne regarde pas dans quel kindergarten ou quelle école primaire vous avez été pour vous accueillir, il ne vous rejette pas faute d’une moyenne de 60, il reçoit ceux dont les parents ne pouvaient pas payer – et les transformait. Parfois en cadres, parfois en citoyens conscients, toujours en survivants.

Aujourd’hui, nous devons éviter de tomber dans le même piège que ceux que tu critiques (un lycée idéalisé vs un lycée lynché). C’est pourquoi je pense que nous ne devons pas opposer une mémoire positive (celle de la fierté, de l’autonomie) à une mémoire négative (celle des carences). La vérité est plus complexe : ces deux mémoires sont vraies en même temps. Le LTG nous a blessés et construits. Il nous a privés et équipés. Cette forme de pédagogie de la responsabilité que nous avons vécue aurait été tellement plus puissante si elle s’était appuyée sur une véritable culture intellectuelle. Pourtant, elle a existé, et elle a sauvé beaucoup d’entre nous, ailleurs.

Je termine par une image qui dit tout. Pendant toutes mes années de lycée, je n’ai jamais abordé une fille d’un autre établissement en portant mon uniforme. Pourquoi ? Tout simplement parce que je savais que cet uniforme ne m’appartenait pas. Si l’on m’humiliait, ce n’était pas moi qu’on humiliait, mais le lycée à travers moi. Et cette responsabilité-là, je ne pouvais pas la porter.
Cette fierté étrange, presque maladive, nous a construits. Elle n’excuse rien des défaillances que tu dénonces si justement. Mais elle explique pourquoi, malgré tout, nous sommes là.

Pourquoi, malgré la colère que nous portons, nous savons au fond que quelque chose de nous reste irrémédiablement lié à ces murs fatigués, à ces salles de classe bondées, à ces professeurs parfois incompétents mais parfois héroïques. Cependant, je suis bien conscient, camarade, que cette fierté ne doit pas être un baume qui endort la conscience. Elle doit être un moteur qui nourrit l’exigence.

Si nous sommes fiers d’être du LTG, nous devons l’être assez pour refuser qu’il reste ce qu’il a été. Assez pour exiger des bibliothèques, des professeurs qualifiés, des programmes dignes de ce nom, une éducation ancrée dans un paradigme andragogique. Assez pour que nos cadets n’aient pas à « survivre » mais puissent enfin apprendre, simplement, pleinement, dans la dignité.

Au fond, camarade, comme tu le sais, le problème n’est pas seulement LTG. Le problème est un système éducatif national qui abandonne ses écoles publiques, qui transforme des avocats en professeurs de chimie par nécessité, et qui fait reposer sur les épaules d’enfants pauvres le poids de leur propre réussite. C’est cela, notre vrai combat. C’est ce qui explique d’ailleurs que ces avocats professeurs enseignent aussi dans les collèges bien réputés.

Chapo pou nou chak ki pase Lise, chapo pou chak pwofesè ki fè travay la byen !
 Chapo pou chak elèv Lise ! 
Wont pou Leta !
Wont pou politik privatizasyon neyoliberal!

Afriken-Ayisyen BOSAL-VIXAMAR

GPL Media Libre

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