Je suis un rescapé du Lycée Tertulien Guilbaud.

Je suis un rescapé du Lycée Tertulien Guilbaud.

Le lycée Tertulien Guilbaud est toujours cité comme creuset de cadres avec des noms incontestables en exemple. Je ne les citerai pas, l’exercice serait trop long. Cependant, derrière ces noms célèbres qui servent de preuves d’excellence au LTG, j’ai connu une école bordée de brèches, un lycée qui surfe sur un prestige qui lui sert de rideau pour cacher ses dérives. Au regard de mes sept ans passés au sein de cet établissement , ces intelligences supposément nées entre les bancs en bois du lycée sont souvent le fruit d’un sauvetage individuel plus que d’une architecture pédagogique solide. Pour une fois : la plume dans la plaie.

Je suis entré au lycée à onze ans, en septième année fondamentale. L’institution avait la réputation d’être l’une des plus grandes écoles du Nord-Ouest, elle était réputée sévère, exigeante et réservée aux « forts ». On disait qu’elle n’était pas faite pour les paresseux, les « crétins », pour reprendre ce mot cruel souvent utilisé pour classer les élèves. 

À l’époque, je correspondais parfaitement aux critères pour être considérés comme « élève fort ». Mes parents, qui ne pouvaient pas s’offrir le luxe de m’inscrire a une école privée, étaient soulagés. Moi, fier. Sept ans plus tard, je suis sorti gonflé  d’orgueil. Mais, cette fierté reposait sur une illusion. Au fil du temps, je comprends que j’étais moins le produit d’un système performant, mais le survivant d’un grand désordre silencieux.

Mon souvenir le plus marquant reste la disjonction entre les matières enseignées et les profils académiques des enseignants. En classe de troisième, j’ai été initié à la chimie par un informaticien. Un avocat, ancien commissaire du gouvernement de Port-de-Paix, dispensait le cours de biologie. Je me souviens comme si c’était hier, son charisme remplaçait la pédagogie. Pour un cours d’une heure, chaque séance commençait par des longs récits de ses voyages à l’extérieur du pays et de ses expériences de commissaire, le programme est abordé dans le dernier quart-d ’heure, lançant à la hâte, « étudiez le chapitre huit ». Ce comportement lui a valu le surnom de « chapit Kraze ». Mais, je n’étais pas en mesure de comprendre, encore moins de critiquer. Je me suis toujours contenté de me débrouiller pour réussir. 

En classe de seconde, un autre avocat, devenu « élu » lors de la dernière législature, dispensait les cours d’algèbre et de géométrie. Il a été titulaire de ces cours également en classe de Rhéto. J’ai retenu de lui que depuis environ dix ans, il travaille toujours les mêmes exercices, sans un chiffre différent.

En classe de septième aussi, le cours de sciences physiques a été  assuré par un avocat. À un moment de ma scolarité, j’ai intériorisé que pour être enseignant, il fallait d’abord être avocat. Car, presque tous mes professeurs, des maths aux sciences sociales, de la littérature aux langues vivantes étaient pour la plupart des avocats au barreau de Port-de-Paix.

À cela s’ajoute un autre problème structurel: l’absence de pédagogie et de culture intellectuelle. En sept ans, il ne m’a jamais été demandé de consulter un ouvrage à la bibliothèque. Jamais on ne m’a exigé, dans le cadre d’un cours, de lire un texte, même un chapitre. Il ne m’a jamais été demandé de faire un exposé en classe. 

Pauvre moi qui n’avais hérité ni de capital social, ni de capital culturel (au sens de P. Bourdieu), qui n’avais pas été membre d’associations culturelles. J’ai lu un chapitre complet d’un livre pour la première fois, après mon baccalauréat. Au lycée, je ne n’ai appris qu’à « bat pakè ». J’y ai reçu ce que Paulo Freire appelle une éducation bancaire. Mes camardes et moi étions considérés comme de simples récipients qu’il fallait remplir. Mais là encore, au lycée, le remplissage était irrégulier.

Je ne veux pas être trop long. Sinon, je pourrais en faire tout un ouvrage. Je ne vais pas m’attarder  sur ces enseignants fraichement diplômés du bacc à qui ont été confiés des cours de sciences physiques et de mathématiques par leurs titulaires qui donnaient des cours dans des institutions privées. Je ne vais m’attarder non plus sur ce professeur de biologie et de chimie en classe de philo qui, après une mésentente avec un élève, a abandonné la classe dès le mois de janvier, sous le silence complice de la direction de l’école. 

Pourtant, des camarades de ma génération ont dû survivre. Ils ont réussi. Je préfère les célébrer plutôt que de célébrer le lycée. Aujourd’hui, je suis peut-être considéré comme « réussi » aux yeux de la société. Mais, je porte encore les séquelles de mon passage au Lycée Tertulien Guilbaud. 

Je ne nie pas les sacrifices de certains professeurs. Je ne suis pas non plus animé d’une volonté de salir l’image du LTG, encore moins de nier son histoire. Car, l’enjeu dépasse le lycée, étant un problème d’« éducation nationale ». 

Mais, le narratif qui célèbre les « anciens brillants » oublie trop souvent les trajectoires interrompues, les intelligences qui n’ont pas trouvé de moyens pour s’épanouir, ceux qui, comme moi, n’avaient pas les livres à la maison, n’avaient pas de parents plus ou moins lettrés aptes à combler certains vides. Il oublie que « ces réussites célébrées » sont souvent le fruit de leurs environnements familiaux.

Je porte une haine contre LTG, pris comme symbole de ce système qui contribue à péréniser les inégalités sociales. L’école, lorsqu’elle ne compense pas les différences initiales liées au capital culturel, est un instrument qui reproduit les inégalités sociales, pour reprendre cette idée de Pierre Bourdieu.

Marx Stanley LEVEILLÉ

GPL Media Libre

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