La diplomatie haïtienne sous le Conseil Présidentiel de Transition : entre luttes internes et quête de reconnaissance internationale
En Haïti, la politique étrangère suscite rarement l’attention du grand public. Deux raisons principales peuvent expliquer ce désintérêt. D’une part, la précarité sociale et économique pousse une grande partie de la population à considérer que tous les problèmes se résolvent exclusivement au niveau de la politique interne. D’autre part, les médias haïtiens accordent peu d’espace aux enjeux internationaux, faute de débats structurés et d’expertise journalistique dans ce domaine. Pourtant, l’histoire d’Haïti montre que la trajectoire du pays a toujours été profondément façonnée par les dynamiques internationales.
Le 25 avril 2024 a été installé, sur les ruines du Palais national détruit depuis le séisme du 12 janvier 2010, un Conseil Présidentiel de Transition (CPT), composé de neuf (9) membres. Cette instance a vu le jour sous l’égide d’un ensemble de chefs d’État et de gouvernement de la CARICOM, à la suite d’une série de réunions ayant abouti à la signature de l’accord du 3 avril 2024. Ce dernier, signé par les représentants des différents groupes politiques – communément appelés secteurs –, constitue la base de la légitimité du collège présidentiel et définit sa mission ainsi que ses responsabilités. Parmi celles-ci figurent, en plus des attributions prévues par l’accord, « toutes autres fonctions que la Constitution et les lois de la République confèrent à la Présidence » (Accord du 3 avril 2024). Par conséquent, la politique étrangère de l’État relève du Conseil présidentiel, conformément aux articles 138 à 143 de la Constitution de 1987.
Cette configuration institutionnelle inédite soulève toutefois une question centrale : comment et par quels mécanismes le Conseil Présidentiel de Transition peut-il garantir une politique étrangère cohérente, sans que chaque président successif n’impose son propre agenda, au risque de s’écarter de l’accord du 3 avril 2024 ?
La politique étrangère est l’un des concepts centraux des relations internationales dont il n’existe pas de définition unanimement admise. Ce qui relevait hier de la politique étrangère peut ne plus l’être demain. Toutefois, un consensus existe autour du fait que le critère géographique constitue un élément essentiel pour appréhender cette notion, laquelle touche à l’ensemble des secteurs d’action de l’État, d’où sa multisectorialité : sécurité économique, sanitaire, humaine et environnementale.
L’objectif de cet article est d’analyser la politique étrangère conduite par le Conseil Présidentiel de Transition depuis son installation. Nous soutenons l’idée que les rivalités internes au CPT, combinées à une recherche permanente de légitimité internationale, ont conduit à une diplomatie fragmentée et peu efficace.
Une politique étrangère prise en otage par des luttes de pouvoir
Dès ses premiers pas, le CPT a été confronté à un test décisif : la nomination d’un Premier ministre. Le choix de Gary Conille, ancien chef de gouvernement et haut fonctionnaire international, n’est pas anodin. Il incarnait ce qu’on peut appeler, à la manière du sociologue Yves Dezalay (2004), un acteur doté d’un important capital international : réseaux dans les organisations multilatérales et expériences à l’étranger.
En le choisissant, les membres du CPT espéraient s’appuyer sur un véritable courtier international, capable d’ouvrir des portes et de faciliter l’accès aux ressources extérieures. Mais très vite, la relation s’est dégradée. Le Premier ministre a cherché à affirmer son autonomie, tandis que les conseillers présidentiels voulaient conserver un contrôle étroit sur les actions gouvernementales.
Cette confrontation a révélé l’existence d’un espace de rivalités permanentes où chaque acteur cherchait avant tout à consolider son influence personnelle. La lutte pour le contrôle des ministères régaliens et pour la représentation d’Haïti à l’étranger a progressivement paralysé l’exécutif et débouché sur une rupture ouverte, aboutissant à la révocation de G. Conille.
Son successeur, Alix Didier Fils-Aimé, homme d’affaires reconnu, a été choisi davantage pour son capital social que pour une vision politique définie. Ce nouveau choix n’a toutefois pas permis de résoudre le problème fondamental : un Conseil Présidentiel profondément divisé, au sein duquel chaque membre cherche prioritairement à renforcer sa position et sa visibilité. Dans un tel contexte, l’élaboration d’une ligne diplomatique cohérente devenait presque impossible.
Une diplomatie de représentation plus que d’action
Faute de consensus interne, les membres du CPT ont progressivement fait des voyages officiels leur principal mode d’action diplomatique. Déplacements aux États-Unis, en France, rencontres avec la CARICOM et les organisations internationales : la visibilité extérieure est devenue un enjeu central.
Dans une lecture bourdieusienne, ces voyages peuvent être interprétés comme des stratégies d’accumulation de capital symbolique (1980). Chaque conseiller présidentiel cherchait à se présenter comme l’interlocuteur privilégié de la communauté internationale, espérant ainsi renforcer sa position dans le champ politique national. La diplomatie s’est donc transformée en un espace de compétition interne plutôt qu’en un instrument au service d’une stratégie nationale.
L’épisode de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies en a été l’illustration la plus frappante. Deux délégations haïtiennes rivales – celle du Premier ministre et celle du président du CPT – se sont disputé de la légitimité de représentation du pays. Cette confusion a exposé les divisions internes du pouvoir haïtien.
À travers ces pratiques, les membres du CPT peuvent être vus,au sens d’Yves Dezalay, comme de vrais courtiers internationaux : des acteurs dont l’autorité politique est subordonnée à leur capacité à se faire reconnaître par l’extérieur. Mais cette quête permanente de reconnaissance n’a produit que peu de résultats concrets pour le pays. La multiplication des déplacements n’a pas débouché sur une amélioration significative de la situation sécuritaire ou économique.
Sécurité et élections : deux priorités sous dépendance extérieure
La restauration de la sécurité et l’organisation des élections constituent les deux missions fondamentales du Conseil Présidentiel de Transition. En revanche, ces objectifs sont inachevés à l’approche de la fin du mandat du CPT.
Face à l’incapacité de l’État haïtien à contenir la violence des gangs, le problème est internationalisé et présenté comme une menace régionale nécessitant une intervention extérieure. La recherche d’une force multinationale, puis le recours à l’appui de partenaires étrangers, nous permettent de voir la façon dont la sécurité nationale s’est transformée en enjeu de politique étrangère.
De la même manière, l’organisation d’élections crédibles dépend du soutien technique et financier de la communauté internationale. Sans ressources propres ni institutions solides, le CPT s’est retrouvé contraint de négocier en permanence avec les organisations internationales pour espérer avancer sur ce dossier. Cette dépendance structurelle limite fortement la capacité de l’État haïtien à définir une orientation autonome.
Ainsi, loin de marquer une rupture, la politique étrangère du CPT s’inscrit dans la continuité des gouvernements précédents. Elle reproduit un habitus politique fait de recours systématique à l’aide extérieure et de recherche constante de validation internationale. Dans ces conditions, la diplomatie haïtienne apparaît moins comme une stratégie nationale que comme une adaptation permanente aux attentes des partenaires étrangers.
Conclusion
Le Conseil Présidentiel de Transition nous permet de voir les difficultés d’Haïti à construire une politique étrangère indépendante. Fragilisé par des rivalités internes et dépourvu d’une vision stratégique commune, le CPT a transformé la diplomatie en un champ de compétition pour le capital politique plutôt qu’en un véritable levier au service de l’intérêt national.
La dépendance vis-à-vis des acteurs extérieurs, notamment en matière de sécurité et d’élections, a renforcé cette faiblesse structurelle. En l’absence de projets politiques structurés et commun, la politique étrangère haïtienne demeure largement réactive, soumise aux agendas internationaux plutôt qu’orientée par un projet national clairement défini.
Au-delà du cas du CPT, c’est donc toute la question de la souveraineté d’Haïti à formuler sa politique étrangère qui se pose. Tant que le pays ne disposera pas d’élites politiques capables de penser l’international autrement que comme une source de légitimation personnelle, il restera enfermé dans une diplomatie de circonstance. Repenser la politique étrangère haïtienne suppose l’émergence d’un projet politique capable de replacer Haïti comme un acteur à part entière sur la scène internationale.
Sources
Accord politique pour une transition pacifique et ordonnée, 3 avril 2024. https://www.haitilibre.com/docs/accord-politique-pour-une-transition-pacifique-et-ordonnee.pdf
BOURDIEU, Pierre. Le sens pratique. Les Éditions de minuit, 1980. 475p.
DEZALAY, Yves. Les courtiers de l’international : Héritiers cosmopolites, mercenaires de l’impérialisme et missionnaires de l’universel. Actes de la recherche en sciences sociales, 2004, vol.1, no 151-152, p. 4-35
Ezéchiel ETIENNE,
Politologue, internationaliste
