Cleavens Fleurantin dévoile le grand mensonge des transitions haïtiennes

Cleavens Fleurantin dévoile le grand mensonge des transitions haïtiennes

J’ai eu le privilège de partager les bancs de l’école secondaire avec M. Cleavens Fleurantin, l’un des esprits les plus brillants de notre promotion au lycée Pinchinat de Jacmel. Excellent en lettres, il avait décroché la meilleure note en philosophie lors du baccalauréat de 2016. Aujourd’hui je mesure pleinement la portée intellectuelle du mémoire que ce jeune chercheur a soutenu en juillet 2025 à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti(UEH). Dans le contexte troublé que traverse notre pays depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, les analyses de M. Fleurantin sur les gouvernements provisoires et les crises électorales résonnent avec une acuité particulière.

Dès son entrée à la FASCH en 2016, M. Fleurantin s’est distingué par son engagement intellectuel et citoyen. Fondateur et éditeur en chef du média Vive Voix Info, il a multiplié les articles d’analyse sur la conjoncture haïtienne. Son mémoire de sortie, intitulé « Question électorale et analyse sociologique des gouvernements provisoires dans la transition démocratique en Haïti (2015-2017) », constitue bien plus qu’un exercice académique. C’est un véritable décryptage des mécanismes qui paralysent notre démocratie depuis bientôt quatre décennies.

La question centrale que pose M. Fleurantin est redoutablement simple : Pourquoi, à chaque fois qu’Haïti ne parvient pas à renouveler ses élus par les urnes, se retrouve-t-on avec un gouvernement provisoire qui, loin de résoudre la crise, semble plutôt la perpétuer ? Pour y répondre, le jeune chercheur a choisi d’étudier la période 2015-2017, marquée par la fin chaotique du quinquennat du président Michel Martelly et l’élection controversée du président Jocelerme Privert comme président provisoire. Cette séquence historique offre un condensé saisissant des pathologies politiques haïtiennes.

À travers des entretiens menés avec d’anciens parlementaires, des membres de l’appareil électoral, des dirigeants de partis politiques et des représentants de la société civile, M. Fleurantin démontre que la non-réalisation des élections n’est jamais accidentelle. Elle relève d’un calcul stratégique des acteurs politiques. Autrement dit, ce n’est pas par incapacité technique qu’Haïti rate régulièrement ses échéances électorales, mais bien par volonté délibérée de certains dirigeants de conserver le pouvoir ou d’en contrôler l’accès. Cette réalité dérangeante éclaire d’un jour nouveau notre interminable transition démocratique.

Le chercheur s’appuie sur la théorie des « conjonctures fluides » développée par le sociologue français Michel Dobry. Cette approche considère que les périodes de transition ne sont pas de simples moments de passage d’un régime à un autre, mais des crises politiques à part entière. Dans ces moments critiques, les règles habituelles du jeu politique se dissolvent partiellement, permettant aux acteurs de manœuvrer avec plus de liberté. Les secteurs qui structurent normalement la vie politique (partis, institutions, société civile) deviennent plus perméables, leurs frontières s’estompent. Cette « fluidité »ouvre un espace de négociation où tout devient possible, y compris les alliances les plus improbables.

Ce cadre théorique permet à M. Fleurantin de démontrer brillamment que les gouvernements provisoires haïtiens ne sont pas de simples solutions techniques pour combler un vide constitutionnel. Ils constituent plutôt des moments privilégiés de partage du pouvoir entre des acteurs en déficit de légitimité. Quand un président contesté ne parvient pas à organiser les élections qui permettraient son remplacement dans les temps constitutionnels, la mise en place d’un gouvernement provisoire devient une échappatoire. Cette formule permet de redistribuer les cartes sans vraiment changer la donne.

L’analyse du quinquennat Martelly illustre parfaitement ce mécanisme. Durant cinq années, ce président n’a jamais réussi à organiser les élections législatives et locales pourtant prévues par la Constitution. Selon les témoignages recueillis par M. Fleurantin, cette incapacité n’était nullement fortuite. Elle s’inscrivait dans une stratégie visant à maintenir le contrôle sur l’appareil électoral et, par extension, sur le processus de succession. Les interminables négociations autour de la composition des conseils électoraux, toujours provisoires malgré les dispositions constitutionnelles prévoyant un conseil permanent, révèlent cette instrumentalisation.

Plus troublant encore, M. Fleurantin démontre que l’opposition politique participe elle aussi à ce jeu pervers. Faute d’ancrage populaire et d’idéologie claire, les partis politiques haïtiens fonctionnent essentiellement comme des machines à conquérir des postes. Leurs dirigeants savent qu’ils n’ont aucune chance de remporter des élections libres et honnêtes. Par conséquent, ils misent sur la contestation systématique de tout processus électoral pour forcer la formation de gouvernements d’ouverture où ils pourront obtenir des ministères et autres positions avantageuses. Cette logique de partage du gâteau se substitue à la compétition démocratique.

Le cas de l’élection du président Jocelerme Privert illustre parfaitement cette dynamique. Élu au second degré par le Parlement en février 2016, dans des conditions constitutionnellement douteuses, M. Privert incarnait le compromis entre différentes factions politiques en mal de légitimité. Son gouvernement devait organiser les élections en 120 jours maximum. Or, il a largement dépassé ce délai, non par incapacité technique, mais parce que la prolongation permettait de consolider des alliances et de négocier des positions pour l’après-transition. Finalement, les élections qu’il a organisées ont porté au pouvoir M. Jovenel Moïse, candidat du régime précédent tant contesté.

Cette continuité paradoxale constitue l’un des apports majeurs du mémoire de M. Fleurantin : les gouvernements provisoires, censés incarner la rupture et le renouveau, finissent toujours par reproduire les régimes impopulaires qu’ils étaient censés remplacer. Comment expliquer ce paradoxe ? Le chercheur avance plusieurs éléments de réponse. D’abord, les hauts fonctionnaires et cadres de l’administration publique restent en place pendant les transitions, assurant une continuité de fait. Ensuite, les négociations qui président à la formation des gouvernements provisoires créent des obligations réciproques entre anciens adversaires, diluant toute velléité de changement radical. Enfin, l’absence de sanctions judiciaires pour les malversations commises pendant les mandats précédents encourage la reconduction des mêmes pratiques.

Les données collectées par M. Fleurantin révèlent également que la contestation électorale systématique relève d’une stratégie délibérée. Ses interlocuteurs expliquent que même des acteurs qui savent pertinemment que les élections se sont déroulées correctement vont les contester pour obtenir leur part dans les négociations qui s’ouvriront inévitablement. La contestation devient ainsi non pas l’expression d’une exigence démocratique, mais un instrument de marchandage politique. Cette perversion transforme chaque processus électoral en une partie de poker menteur où personne n’accepte jamais le verdict des urnes.

M. Fleurantin identifie dans cette mécanique la source profonde de l’instabilité chronique haïtienne. Depuis 1986, à l’exception notable des deux mandats de M. René Préval, aucun président n’a pu transmettre le pouvoir à un successeur élu dans des conditions normales. Cette incapacité à institutionnaliser l’alternance politique reflète une crise plus profonde : celle de la légitimité démocratique elle-même. Quand les gouvernants accèdent au pouvoir par des voies détournées, quand leur gestion se caractérise par la corruption et l’impopularité, quand l’appareil électoral est perçu comme manipulé, comment s’étonner que le peuple refuse de valider le système ?

Le chercheur souligne avec pertinence que cette mise à l’écart du peuple dans les processus de transition constitue le péché originel de notre prétendue démocratisation. Dès 1986, le Conseil National de Gouvernement (CNG) formé après la chute de Duvalier a bafoué la volonté populaire en promulguant un décret électoral contraire à la Constitution fraîchement votée. Depuis, cette tendance à traiter les élections comme une affaire d’élites, à exclure les masses populaires des véritables décisions, n’a cessé de se renforcer. Les gouvernements provisoires, loin d’être des parenthèses démocratiques, deviennent des espaces où cette confiscation atteint son paroxysme.

Face à cette situation, M. Fleurantin n’adopte pas une posture de désespoir. Son travail académique rigoureux, nourri d’une solide armature théorique et d’un terrain d’enquête substantiel, offre des clés de compréhension indispensables. En démontrant que les crises électorales et les gouvernements provisoires ne relèvent pas de la fatalité mais de choix stratégiques d’acteurs rationnels, il ouvre la possibilité d’un changement. Si ces mécanismes résultent de calculs, ils peuvent être contrariés par d’autres calculs, notamment en modifiant les règles du jeu pour rendre ces stratégies moins profitables.

Aujourd’hui, alors qu’Haïti se trouve une nouvelle fois enlisée dans une transition dont personne ne voit la fin, alors que la date des prochaines élections reste hypothétique, le travail de M. Cleavens Fleurantin résonne comme un avertissement salutaire. Tant que nous n’aurons pas brisé le cercle vicieux qui lie non-réalisation des élections, crises de légitimité et gouvernements provisoires de marchandage, notre pays continuera de tourner en rond. La brillance intellectuelle dont mon ancien camarade a toujours fait preuve se met ici au service d’une cause essentielle : comprendre pour mieux transformer. Espérons que ses analyses trouveront l’écho qu’elles méritent auprès de ceux qui ont le pouvoir de changer notre trajectoire collective.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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