Sanctions américaines contre des responsables haïtiens : outil de pression diplomatique ?
Les sanctions américaines visant des autorités haïtiennes prennent désormais un visage précis. Les conseillers présidentiels Lesly Voltaire et Smith Augustin, ainsi que le ministre de l’Économie et des Finances Alfred Mettelus, ont été frappés par des restrictions de visas imposées par l’administration américaine pour leurs liens présumés avec des groupes armés opérant en Haïti. Les mesures concernent également les membres de leurs familles proches, désormais interdits d’entrée sur le territoire des États-Unis.
Dans un communiqué, le Département d’État américain affirme que ces responsables auraient, par leurs agissements, contribué à faciliter l’action de groupes armés haïtiens, dont certains sont classés par Washington comme organisations terroristes étrangères. Les sanctions sont prises en application de l’article 212(a)(3)(C) de l’Immigration and Nationality Act (INA), qui autorise le refus d’entrée aux personnes dont les activités sont jugées préjudiciables à la politique étrangère des États-Unis.
Officiellement, Washington dit vouloir renforcer la lutte contre l’insécurité et soutenir la stabilité d’Haïti. L’administration Trump assure qu’elle continuera à sanctionner toute personnalité politique ou économique impliquée dans la déstabilisation du pays et de la région.
Mais au-delà du discours sécuritaire, ces décisions soulèvent de sérieuses interrogations sur leur véritable motivation. Aucun élément de preuve détaillé n’a été rendu public pour étayer les accusations portées contre Lesly Voltaire, Smith Augustin et Alfred Mettelus, alimentant les critiques sur le caractère unilatéral et politique de ces sanctions.
Les doutes se renforcent d’autant plus que le ministre Alfred Mettelus est l’homme désigné par un groupe de cinq conseillers présidentiels pour remplacer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, dans le cadre d’une tentative de recomposition de l’exécutif. Une initiative qui aurait provoqué une vive colère de Washington, farouchement opposé à tout changement jugé déstabilisateur au sommet de l’État haïtien à l’approche du 7 février, date marquant la fin du Conseil présidentiel de transition.
Fait notable, une partie des conseillers présidentiels impliqués dans cette tentative de destitution du chef du gouvernement ont été sanctionnés par les États-Unis, soupçonnés d’entretenir des liens avec le groupe armé « Viv Ansanm », qualifié de terroriste par l’administration américaine. Cette concordance temporelle nourrit l’idée que les sanctions pourraient relever davantage de règlements de comptes politiques ou d’un outil de dissuasion diplomatique, plutôt que d’une démarche strictement judiciaire.
Dans un contexte où la souveraineté nationale est déjà mise à rude épreuve par la crise sécuritaire et institutionnelle, ces mesures posent une question centrale : les sanctions américaines visent-elles réellement à assainir la gouvernance haïtienne ou servent-elles à imposer une ligne politique précise au sein de la transition ?
À défaut de transparence et de procédures contradictoires, ces décisions risquent de fragiliser davantage un processus de transition déjà contesté et de renforcer la méfiance d’une population lassée par l’ingérence étrangère.
Jean Daniel PIERRE
