Haïti : 82,25% des écoles sont privées
Le recensement scolaire 2024-2025, publié par le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), révèle une réalité préoccupante : l’école haïtienne demeure largement entre les mains du secteur privé. Sur les 18 241 établissements recensés à travers les dix départements du pays, seuls 3 237 relèvent du secteur public, soit à peine 17,75%. Cette proportion signifie concrètement que sur cent écoles haïtiennes, quatre-vingt-deux sont privées.
Ces chiffres prennent une dimension encore plus significative lorsqu’on examine la répartition géographique des établissements. Le département de l’Ouest concentre à lui seul 6 123 écoles, représentant plus du tiers (33,57%) du parc scolaire national. Cette concentration massive dans le département de l’Ouest contraste fortement avec des départements comme le Nord-Est, qui ne compte que 558 écoles. Cette disparité géographique reflète les inégalités territoriales profondes qui caractérisent le système éducatif haïtien, où les opportunités d’apprentissage varient considérablement selon qu’un enfant naisse à Port-au-Prince ou dans une commune reculée.
L’analyse de la structure organisationnelle des écoles offre un autre éclairage révélateur. Parmi les 18 241 établissements, seulement 659 se consacrent exclusivement à l’éducation préscolaire, ces centres où les enfants de trois à sixans développent leurs capacités motrices et sensorielles avant d’entrer au fondamental. Cette faible proportion (3.6%) illustre le statut encore marginal du préscolaire dans le système, bien que les recherches démontrent son importance cruciale pour la réussite scolaire ultérieure. À l’opposé, 2 797 écoles offrent uniquement l’enseignement fondamental, ce cycle de neuf ans qui accueille théoriquement les enfants de six à quatorze ans.
Cependant, la configuration la plus intéressante concerne les écoles « complètes », ces établissements qui couvrent les trois ordres d’enseignement : préscolaire, fondamental et secondaire. Le recensement en dénombre 6 404, soit 35% du total. Ce modèle d’école intégrée, où un élève peut théoriquement poursuivre toute sa scolarité dans la même institution, domine particulièrement dans l’Ouest avec 2 966 établissements de ce type. Cette structure présente des avantages certains : continuité pédagogique, stabilité pour les familles, suivi longitudinal des élèves.
Un autre modèle prévaut également : les écoles à deux ordres. Elles sont 7 102 (39%) à offrir le préscolaire avec le fondamental, et 992 (5,4%) à offrir le fondamental avec le secondaire. La configuration préscolaire et fondamental, majoritaire dans des départements comme l’Ouest (2 111 écoles) et l’Artibonite (1 035 écoles), témoigne d’une adaptation pragmatique aux réalités locales. Dans de nombreuses communautés, regrouper deux ordres d’enseignement permet d’optimiser les ressources limitées, qu’il s’agisse d’infrastructures, de personnel enseignant ou de matériel pédagogique.
La dominance du secteur privé soulève des interrogations majeures sur l’équité éducative. Contrairement aux écoles publiques, réputées gratuites par définition selon le document, les établissements privés perçoivent des frais de scolarité qui peuvent constituer une barrière infranchissable pour les familles les plus vulnérables. Cette situation crée un système éducatif à plusieurs vitesses, où la qualité de l’enseignement reçu dépend souvent de la capacité financière des parents plutôt que du mérite ou des besoins de l’enfant. Les chiffres révèlent ainsi un paradoxe troublant : alors que l’État haïtien s’est engagé constitutionnellement à garantir l’éducation pour tous, il ne contrôle directement qu’une fraction minoritaire de son système scolaire.
Cette réalité interpelle d’autant plus que le contexte actuel complique encore l’accès à l’éducation. Le document mentionne qu’environ 942 écoles sont fermées depuis trois ans, affectant plus de 156 000 élèves. Cette crise, combinée à la prépondérance du secteur privé payant, risque d’exclure davantage les enfants issus de milieux défavorisés. L’enjeu dépasse la simple statistique : il touche au droit fondamental de chaque enfant haïtien à recevoir une éducation de qualité, indépendamment de sa condition sociale ou de son lieu de résidence.
Face à ces constats, le recensement scolaire 2024-2025 apparaît comme un outil précieux, offrant après huit ans d’absence de données officielles un portrait actualisé du système éducatif. Ces informations constituent la base indispensable pour toute politique éducative éclairée. Elles permettent d’identifier les zones sous-desservies, de planifier l’allocation des ressources et de mesurer les progrès vers les objectifs nationaux et internationaux, notamment l’Objectif de Développement Durable 4 qui vise une éducation inclusive et équitable pour tous. Néanmoins, au-delà des chiffres, c’est une transformation profonde du système qui s’impose pour réconcilier l’idéal constitutionnel avec la réalité vécue par des millions d’enfants haïtiens.
Jonathan Gédéon
