Entre Doha et Delmas : Laurent Saint-Cyr, un président plus à l’aise dans l’avion que dans la rue
Depuis sa nomination comme coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) le 7 août 2025, Laurent Saint-Cyr a multiplié les déplacements à l’étranger. Sous le sceau de la diplomatie, il enchaîne rencontres et conférences, alors que sur le terrain, la population ne constate aucun changement tangible dans son quotidien. Voyage sur voyage, discours sur discours : la transition semble toujours au point mort.
Au départ, le conseiller-président avait affiché une volonté d’ouverture. En effet, au cours de ses premières semaines, il avait rencontré plusieurs anciens chefs d’État, parmi eux Jean-Bertrand Aristide et Jocelerme Privert, dans un effort annoncé d’unité nationale. Ces gestes laissaient présager une approche basée sur la concertation et le rassemblement.
Cependant, cette dynamique s’est rapidement effritée. Très vite, Laurent Saint-Cyr a pris le chemin de la diplomatie internationale, troquant les réunions internes pour une série de rencontres à l’étranger. Ainsi, le représentant du secteur privé au sein du CPT s’est imposé comme un président plus familier des salons internationaux que des réalités locales.
Le 20 septembre 2025, M. Saint-Cyr s’est envolé pour New York afin de participer à la 80? session de l’Assemblée générale des Nations Unies. Durant cette même mission, qui s’est étendue jusqu’au 28 septembre, il a eu plusieurs échanges importants : avec Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU. Christopher Landau, Sous-secrétaire d’État américain. William Ruto, Président du Kenya et la diaspora haïtienne, autour du thème « Reconstruire l’armée haïtienne et renforcer la stabilité ».
Entre-temps, le 22 septembre, il s’est également entretenu à Washington avec Albert Ramdin, Secrétaire général de l’OEA. À la fin de cette long voyage, il a assisté à une réception officielle en compagnie du Président américain Donald Trump et de la Première dame.
Pourtant, malgré l’intensité de ces rencontres, aucune avancée concrète n’a été enregistrée sur la sécurité ou la préparation des élections, deux priorités pourtant fixées dès le début de la transition.
À peine rentré, le 5 octobre 2025, Laurent Saint-Cyr a de nouveau quitté le pays, cette fois pour la Floride, où il a rencontré la Congresswoman Sheila Cherfilus-McCormick ainsi que des membres de la diaspora.
Quelques jours plus tard, le 8 octobre, il était reçu au Palais impérial de Tokyo par Sa Majesté l’Empereur Naruhito, dans le cadre d’une visite officielle au Japon.
Puis, le 31 octobre 2025, le président du CPT s’est encore envolé, direction Doha (Qatar), pour participer au Deuxième Sommet mondial sur le développement social. Le 4 novembre, il apparaissait en photo à Doha aux côtés de la sélection haïtienne U17, présente pour la Coupe du monde.
Ainsi, entre conférences, réceptions et rencontres bilatérales, le chef de la transition semble avoir fait du tarmac son véritable bureau.
Sur le sol national, les urgences restent entières. Les gangs contrôlent plus de 85 % de la capitale, rendant impraticables de nombreuses zones de Port-au-Prince. Les déplacés internes se réfugient dans les écoles et les places publiques, et les services essentiels s’effondrent.
Ainsi, si les images officielles se multiplient, la population, elle, ne perçoit aucun signe d’amélioration.
En d’autres termes, la diplomatie du président du CPT ne se traduit ni par un renforcement de la sécurité, ni par un progrès institutionnel notable.
De toute évidence, M. Saint-Cyr semble conserver les réflexes de son passé d’entrepreneur. Toujours en mouvement, attentif à l’image et à la négociation, il donne parfois l’impression d’avoir oublié sa mission première : stabiliser le pays et conduire la transition vers des élections libres.
Plus encore, il paraît aujourd’hui plus à l’aise sur le tarmac des aéroports internationaux que dans les rues de Pétion-Ville ou de Delmas, ces rares zones encore accessibles dans le département de l’ouest.
Cette distance entre le président et la population illustre l’un des paradoxes de la transition : une gouvernance qui parle beaucoup de sécurité et de relance, mais qui agit peu sur le terrain.
En définitive, la diplomatie de Laurent Saint-Cyr demeure sans véritable retombée pour le peuple haïtien.
Certes, le dialogue avec la communauté internationale est nécessaire, mais encore faut-il qu’il s’accompagne de résultats concrets à l’intérieur du pays. Or, pour l’heure, la transition semble flotter entre les communiqués officiels et les vols internationaux.
Voyage sur voyage, photo sur photo : telle est, pour l’instant, la marque d’un président de transition plus tourné vers l’extérieur que vers les défis internes d’Haïti.
