Port-au-Prince reverra la lumière, sans Péligre : l’État haïtien piétine la population du Centre
Après deux semaines de black-out, Port-au-Prince s’apprête à revoir la lumière. Mais ce ne sera pas grâce à Péligre. La plus grande centrale hydroélectrique du pays, bloquée par les habitants de Mirebalais et de Saut-d’Eau en quête de sécurité, reste écartée. L’État, insensible aux revendications citoyennes, a préféré relancer le courant à partir de Carrefour et d’E-Power. Pendant que la capitale retrouve l’électricité, le Centre reste livré aux gangs et à l’indifférence des autorités.
Le 13 mai dernier, face à l’inaction persistante de l’État, des organisations de la société civile de Mirebalais et de Saut-d’Eau ont forcé l’arrêt de la centrale hydroélectrique de Péligre. Leur exigence : la sécurité ou rien. Ils dénonçaient la présence croissante de groupes armés dans la région, qui depuis fin mars ont pris le contrôle de plusieurs localités et semé la terreur. La tension a culminé lorsque des hommes lourdement armés ont incendié un engin de la PNH, soulignant l’absence totale de l’autorité publique.
Face à la pression, le gouvernement avait entamé des négociations, ce qui avait permis une courte reprise des activités à Péligre. Mais aucun engagement sérieux n’a été tenu. La situation s’est à nouveau détériorée, et la centrale a été une seconde fois mise à l’arrêt par la population, poussée à bout.
Depuis, le silence de l’État est assourdissant. Aucun plan de sécurité, aucun discours, aucun geste. Et aujourd’hui, alors que les habitants du Centre attendent toujours une réponse, le pouvoir central a pris une décision claire : faire revenir l’électricité sans passer par Péligre.
Les ingénieurs de l’EDH s’activent désormais pour relancer le courant via la centrale de Carrefour, appuyée par les 25 mégawatts de la compagnie E-Power. Officiellement, Péligre est écartée à cause de pylônes endommagés. Officieusement, c’est un message politique : on peut se passer de vous.
Mais à quel prix ? Port-au-Prince aura la lumière, tandis que Mirebalais reste dans l’obscurité totale, sous la menace constante des gangs. Les hôpitaux comme La Paix à Delmas, pris d’assaut, peinent à fonctionner et engloutissent des centaines de milliers de gourdes en carburant chaque semaine.
Les étudiants, déjà fragilisés, ne peuvent plus suivre leurs cours en ligne faute d’électricité. Les petits commerçants, les marchands de glace, de boissons et d’aliments périssables voient leur activité s’effondrer.
La décision du gouvernement de relancer le courant sans Péligre envoie un signal inquiétant : la colère des populations hors de la capitale ne dérange pas le pouvoir. L’État ne semble pas intéressé à résoudre les causes profondes de la crise : l’insécurité, le banditisme, la défaillance des institutions.
Le Centre, pourtant producteur d’électricité pour le pays, est ignoré. Sa voix est méprisée, ses souffrances invisibilisées. Une fois encore, Haïti montre qu’elle est une République à deux vitesses, où les décisions ne tiennent pas compte de la justice, mais uniquement de la pression. La lumière revient à Port-au-Prince. Mais l’obscurité morale qui couvre la gouvernance reste, elle, intacte.
