Duverson Dominique : « L’insécurité ne suffit pas à expliquer la fuite des cerveaux haïtiens »
Alors que l’insécurité est souvent pointée du doigt comme la principale cause de l’exode des Haïtiens, Duverson Dominique, spécialiste en gestion des ressources humaines, propose une lecture plus nuancée. Selon lui, le non-retour des travailleurs qualifiés s’explique surtout par l’absence de perspectives, de méritocratie et de cadres adaptés pour valoriser leurs compétences au pays.
Une dynamique ancienne inscrite dans l’histoire
D’abord, il importe de souligner que la migration est un phénomène universel et ancien. À travers les siècles, les populations ont toujours quitté leur espace d’origine pour s’installer ailleurs, soit pour améliorer leurs conditions de vie, soit pour échapper à des crises.
Dans le cas d’Haïti, cette réalité s’est manifestée à plusieurs moments clés de son histoire. Notamment, sous la dictature de François Duvalier, de nombreux citoyens, opposés au régime, ont été contraints de s’exiler afin de préserver leur vie. Dès lors, cette période a constitué l’une des plus importantes vagues migratoires du pays.
Par ailleurs, la migration s’inscrit également dans une dynamique caribéenne plus large. Toutefois, contrairement à d’autres pays de la région, les départs haïtiens sont souvent liés à des crises internes plus profondes et persistantes.
Les travailleurs qualifiés au cœur du phénomène
Dans cette perspective, Duverson Dominique attire l’attention sur une catégorie spécifique : les travailleurs qualifiés. Autrement dit, il s’agit d’individus formés, diplômés et dotés de compétences essentielles au développement national.
Certes, l’insécurité joue un rôle déclencheur non négligeable. En effet, face aux enlèvements, à la violence armée et à l’instabilité généralisée, certains professionnels ont été contraints de quitter un environnement où ils exerçaient pourtant des activités relativement stables.
Cependant, réduire leur départ, et surtout leur non-retour, à cette seule dimension serait une lecture incomplète.
L’absence de perspectives, un facteur déterminant
En réalité, l’un des principaux obstacles au retour réside dans le manque de perspectives professionnelles adaptées. De nombreux jeunes partent à l’étranger pour poursuivre des études supérieures, avec l’ambition de revenir mettre leurs compétences au service du pays.
Or, une fois leur formation achevée, ils se heurtent à une difficulté majeure : l’inadéquation entre leur niveau de qualification et les opportunités disponibles en Haïti.
Plus profondément, le problème est structurel. Dans un système où les postes ne sont pas attribués sur la base de la méritocratie, les compétences peinent à être reconnues à leur juste valeur. D’une part, des professionnels qualifiés éprouvent des difficultés à accéder à des stages ou à des emplois correspondant à leur profil ; d’autre part, des individus moins compétents occupent des fonctions stratégiques grâce à des relations ou à des logiques de connivence.
Par conséquent, beaucoup choisissent de rester à l’étranger, où leurs compétences sont davantage valorisées, même lorsqu’ils exercent dans des domaines différents de leur formation initiale.
Une volonté de retour bien réelle
Contrairement à certaines idées reçues, ces travailleurs qualifiés ne tournent pas le dos à leur pays. Bien au contraire, une grande majorité d’entre eux exprime clairement sa volonté de revenir et de contribuer au développement national.
Cependant, cette volonté se heurte à une question essentielle : existe-t-il un cadre capable de les accueillir et de valoriser leur expertise ?
Tant que cette condition ne sera pas réunie, le retour massif des compétences restera limité, indépendamment même de l’évolution de la situation sécuritaire.
Quelles réponses apporter ?
Face à ce constat, Duverson Dominique plaide pour une approche structurée et volontariste. À cet effet, il propose la mise en place d’un plan national visant à recenser les compétences de la diaspora haïtienne.
De surcroît, une collaboration étroite avec l’Office de Management et des Ressources Humaines (OMRH) permettrait de faciliter l’intégration de ces talents au sein de l’administration publique ainsi que dans d’autres secteurs stratégiques.
Ainsi, il s’agirait non seulement de valoriser les compétences disponibles à l’étranger, mais aussi de créer des mécanismes concrets favorisant leur contribution au développement du pays.
Un paradoxe préoccupant
En définitive, Haïti se trouve confrontée à un paradoxe majeur. Alors qu’environ 85 % de ses ressources qualifiées vivent à l’étranger, le pays continue de fonctionner sans une grande partie de son capital intellectuel.
Dès lors, une interrogation s’impose : comment envisager un développement durable lorsque l’essentiel des compétences évolue en dehors du territoire national ?
En somme, si l’insécurité demeure un facteur important de départ, elle ne saurait, à elle seule, expliquer la rétention des talents haïtiens à l’étranger. Plus largement, l’enjeu réside dans la capacité à instaurer un système fondé sur la compétence, la transparence et la méritocratie.
À défaut, le pays continuera d’avancer, certes, mais au prix d’une perte silencieuse, et profondément préjudiciable, de son intelligence collective.
Steeve Luc PIERRE
