DGI : chaque employé, un “multi services” en poche, symptôme d’un État en dérive
À la Direction générale des impôts (DGI), censée être l’un des piliers de la collecte des recettes publiques, le service aux citoyens semble avoir cédé la place à un système parallèle où règnent favoritisme, abus de pouvoir et corruption banalisée. Témoignages concordants, scènes répétées et pratiques enracinées dressent le portrait d’une institution en perte de repères, où chaque employé paraît fonctionner comme un “multi services” informel au détriment des contribuables ordinaires.
De l’agent subalterne aux cadres intermédiaires, un même mode opératoire est dénoncé : la priorisation de dossiers privés, traités en marge des circuits officiels, contre rémunération informelle. Dans les bureaux, les files d’attente officiellement établies ne seraient qu’un décor. Elles sont régulièrement contournées par des employés introduisant des piles de dossiers appartenant à leurs “clients”, reléguant les contribuables respectueux des procédures à une attente interminable, parfois vaine.
Une scène survenue le mardi 17 mars 2026 à la succursale de Carrefour illustre cette dérive. Un contribuable, arrivé vers midi, a dû patienter jusqu’à 14 heures, les employés s’étant accordé une pause prolongée. À la reprise, un agent chargé de la délivrance de reçus pour l’immatriculation fiscale aurait refusé de travailler davantage, déclarant sans détour : « Mwen fin ekri pou jodya, mwen pap travay ankò », alors même qu’il manipulait plusieurs dossiers, dont certains stockés sur son téléphone portable pour des clients privés.
La situation a dégénéré lorsque le contribuable, excédé, a protesté et tenté de faire valoir ses droits, se présentant comme membre de la presse. Selon les témoins, un employé identifié comme Wilfrid l’aurait alors violemment repoussé en lançant : « Al di nan radyo w la Wilfrid mete w deyò nan DGI, nou pap travay pou ou la ». Dans la confusion, une employée qui tentait de traiter le dossier aurait été contrainte d’y renoncer sous la pression de ce collègue, présenté comme particulièrement influent au sein du bureau.
Au-delà de cet incident, les accusations pointent vers un climat d’arbitraire où certains agents se comportent en véritables décideurs, déterminant qui peut être servi et qui doit être écarté. Dans certaines zones sensibles comme Carrefour, où l’insécurité complique déjà l’accès aux services publics, ces pratiques renforcent le sentiment d’abandon et d’injustice chez les citoyens.
Des faits similaires sont rapportés à la DGI centrale, notamment au niveau du service d’identification. Là encore, un jeune contribuable, après avoir respecté toutes les étapes requises, se serait vu refuser l’immatriculation pour avoir osé contester un dysfonctionnement. Sur ordre d’un responsable, les agents de sécurité, eux aussi accusés d’entretenir des circuits parallèles, lui auraient interdit l’accès aux locaux, ce mercredi 18 mars 2026.
Dans ce contexte, la corruption ne se limite plus à des actes isolés, elle semble structurée et intégrée au fonctionnement quotidien de l’institution. Du paiement des timbres de passeport à l’obtention de plaques d’immatriculation, en passant par les licences diverses, les contribuables dénoncent une logique où seuls ceux qui acceptent de payer davantage ou de passer par des intermédiaires bénéficient d’un traitement rapide.
Pourtant, malgré l’installation récente d’une nouvelle direction, aucun changement significatif n’est perceptible, selon plusieurs usagers. L’espoir d’un redressement s’amenuise face à la persistance de pratiques jugées contraires à toute éthique administrative.
À Carrefour, des contribuables appellent désormais à un remaniement en profondeur du personnel dirigeant local. Ils dénoncent des responsables qui, selon eux, se comportent en chefs suprêmes, au mépris des règles de service public et des droits des citoyens.
Plus largement, la situation de la DGI pose la question de la capacité de l’État haïtien à se réformer de l’intérieur. Car au-delà des pertes financières engendrées par ces dérives, c’est la confiance même entre l’administration et les administrés qui s’effrite, une fracture aux conséquences potentiellement durables pour la gouvernance du pays.
Jean Daniel PIERRE
