Face au Venezuela, Moïse Jean-Charles tempère son anti-impérialisme

Face au Venezuela, Moïse Jean-Charles tempère son anti-impérialisme

Pendant des années, Moïse Jean-Charles s’est présenté comme l’une des principales figures de l’extrême gauche en Haïti, revendiquant une ligne politique fondée sur l’anti-impérialisme, la solidarité entre peuples et la souveraineté des États. Toutefois, l’évolution récente de ses prises de position, notamment à propos du Venezuela et de Nicolás Maduro, met en lumière un contraste saisissant entre la rhétorique affichée et les réactions observées face aux événements majeurs.

En 2019, l’ancien sénateur du Nord s’était rendu au Venezuela. À Caracas, le leader du parti Pitit Dessalines avait rencontré le président Nicolás Maduro au palais de Miraflores, en marge d’une activité réunissant des délégués venus de plusieurs pays d’Afrique. Lors de cette visite, Moïse Jean-Charles avait publiquement pris la parole pour dénoncer le vote de l’administration de Jovenel Moïse contre le Venezuela à l’Organisation des États américains (OEA).

À cette occasion, il avait tenu un discours sans équivoque : il avait présenté, au nom du peuple haïtien, des excuses au président Maduro et au peuple vénézuélien, estimant qu’Haïti n’aurait jamais dû voter contre un pays qu’il considérait comme un allié historique. Selon lui, ce vote ne devait être ni diplomatique ni économique, mais relever d’un devoir de mémoire et de solidarité, rappelant l’aide apportée par Haïti à Simón Bolívar au XIX? siècle.

À l’époque, le Venezuela et Nicolás Maduro figuraient régulièrement au centre de ses interventions politiques, devenant un symbole de résistance face à l’influence américaine dans la région.

Cependant, la récente arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis a donné lieu à une réaction nettement plus réservée de la part de Moïse Jean-Charles. Le parti Pitit Dessalines a certes publié une note officielle, signée par son leader, condamnant l’arrestation du président vénézuélien au nom du respect du droit international et des principes démocratiques.

Le texte rappelle longuement les liens historiques entre Haïti et le Venezuela, évoque l’accord PetroCaribe, l’aide humanitaire après le séisme de 2010, ainsi que l’annulation de plusieurs milliards de dollars de dette. Il conclut par une citation soulignant que « la force crée un état de fait, pas un état de droit ».

Néanmoins, cette prise de position, essentiellement historique et juridique, tranche avec le ton combatif que Moïse Jean-Charles adoptait autrefois lorsqu’il évoquait le Venezuela. Pour certains observateurs, la note ressemble davantage à une analyse académique qu’à une dénonciation politique ferme d’un acte qualifié pourtant de violation grave du droit international.

Ce changement de ton intervient dans un contexte particulier. Les États-Unis accusent Nicolás Maduro de narcotrafic et de terrorisme, et ont engagé depuis plusieurs années une offensive judiciaire et diplomatique contre le régime vénézuélien. Or, Moïse Jean-Charles a lui-même été confronté aux autorités américaines.

En janvier 2022, selon une enquête du Miami Herald, son visa américain a été révoqué lors d’un transit à Miami. Les autorités américaines l’auraient interrogé sur ses relations avec des hauts responsables vénézuéliens, notamment Diosdado Cabello, figure centrale du régime de Maduro, également poursuivi par la justice américaine. Des photos et des contacts retrouvés sur son téléphone auraient pesé dans la décision de lui interdire l’entrée aux États-Unis pendant cinq ans.

Depuis cet épisode, ses prises de position sur le Venezuela semblent avoir perdu en intensité, au moment même où d’autres figures de la gauche internationale, à l’image de Jean-Luc Mélenchon en France, ont adopté un discours beaucoup plus offensif pour dénoncer l’intervention américaine.

Par ailleurs, Moïse Jean-Charles semble aujourd’hui davantage concentré sur la scène politique haïtienne. Alors que Nicolás Maduro fait face à une situation judiciaire et politique critique, le leader de Pitit Dessalines se concentre désormais sur la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), en cherchant d’autres alternatives pour renforcer sa pertinence politique.

Un paradoxe subsiste toutefois : ce même CPT a largement bénéficié à son camp politique, que ce soit par la présence d’un de ses proches parmi les neuf membres du Conseil ou à travers des postes ministériels stratégiques occupés par des alliés politiques. Selon plusieurs médias haïtiens, Pitit Dessalines avait initialement rejeté l’idée de participer au Conseil présidentiel, avant de changer d’avis face à des pressions externes, désignant un représentant pour y siéger.

Cette participation renforce l’impression d’un positionnement opportuniste, où l’ancien sénateur semble chercher à maintenir son influence politique en s’ancrant dans les structures de transition plutôt qu’en prenant des positions claires qui pourraient l’isoler sur le plan international.

L’examen des faits montre un écart notable entre l’image de militant anti-impérialiste que Moïse Jean-Charles veut projeter et ses comportements concrets, tant sur la scène internationale qu’à l’intérieur du pays. S’il a pu, par le passé, afficher un soutien ferme au Venezuela, ses récentes réactions et son recentrage sur la politique nationale reflètent une prudence qui interroge sur la cohérence de ses engagements.

En fin de compte, la trajectoire politique de Moïse Jean-Charles illustre les limites d’un leadership qui oscille entre idéologie revendiquée et stratégies de survie politique dans un contexte haïtien incertain et en constante évolution.

GPL Media Libre

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