Lancement d’une coopérative de consommation à Jacmel : une réponse à la vie chère et à l’insécurité alimentaire

Lancement d’une coopérative de consommation à Jacmel : une réponse à la vie chère et à l’insécurité alimentaire

Jeudi 1er janvier 2026, 14 personnes, dont 11 hommes et 3 femmes, se sont réunies dans un atelier à la Mairie de Jacmel pour lancer officiellement les travaux de création d’une coopérative de consommation à Jacmel, une initiative portée par le mouvement L’Expérience Colibri. Ces pionniers venus d’horizons professionnels différents ; comptables, agronomes, gestionnaires, agriculteurs, juristes, économistes, pour ne citer que cela – ont posé les jalons d’un projet ambitieux destiné à combattre la vie chère et la faim qui étranglent le pays. Et ce qui est encore plus encourageant : presque tous les participants à l’atelier ont immédiatement acquis des parts sociales.

Cet atelier s’inscrivait dans une démarche profondément ancrée dans la réalité haïtienne : offrir une réponse concrète à l’inflation galopante et à l’insécurité alimentaire qui ravagent les familles. L’objectif était limpide : construire un mécanisme économique permettant aux Jacméliens d’accéder à une alimentation saine et abordable, tout en garantissant aux cultivateurs de Marigot, Cayes-Jacmel, Belle-Anse, Bainet, entre autres, des débouchés équitables pour leurs récoltes. Parce qu’une coopérative de consommation bien gérée peut transformer radicalement le quotidien de milliers de familles.

Dès l’ouverture, M. Hébert Lahatte, modérateur de l’atelier, a posé le cadre avec clarté. Il a présenté l’ordre du jour et souligné la portée historique de cette initiative lancée le 1er janvier 2026, exactement 222 ans après que nos ancêtres aient proclamé l’indépendance. Cette coïncidence n’était pas fortuite. Elle rappelait que la souveraineté d’un peuple passe aussi par sa capacité à se nourrir dignement et à contrôler son économie. Par ailleurs, un tour de table a permis à chacun de se présenter, révélant ainsi la richesse et la diversité des compétences réunies.

Ensuite, M. Lahatte a fait la mise en contexte de l’événement, rappelant que cette initiative s’inscrit dans la volonté de L’Expérience Colibri de ne pas rester les bras croisés face à la crise. Puis, M. Nonais Dérisier Saincelair a pris le relais pour présenter le projet dans ses moindres détails. Cet expert reconnu, qui a consacré sa vie à conseiller des coopératives à travers le pays, a d’abord dressé un constat accablant. Jacmel, comme l’ensemble d’Haïti, traverse une crise sans précédent. Le taux d’inflation en glissement annuel dépasse 30%. Les familles n’arrivent plus à remplir leurs assiettes. Les cultivateurs ne trouvent pas de marchés pour écouler leurs productions. Pendant ce temps, les coopératives d’épargne et de crédit détiennent plus de 4 milliards de gourdes qui dorment dans les banques. C’est un paradoxe insupportable : d’un côté, des ressources financières inutilisées ; de l’autre, des familles qui crèvent de faim et des paysans ruinés.

M. Dérisier Saincelair a en outre détaillé la vision qui anime cette initiative. Il ne s’agit pas seulement de créer un énième commerce, mais de bâtir un outil de souveraineté économique pour Jacmel. Une coopérative où les citoyens deviennent propriétaires, où les décisions sont prises collectivement, où les bénéfices restent dans la communauté. Il a exposé trois objectifs centraux : casser la spirale de la vie chère en diminuant drastiquement le prix des denrées alimentaires ; restaurer la dignité des cultivateurs en leur garantissant un marché stable et des prix justes ; réinvestir l’argent de la communauté dans la communauté elle-même.

L’approche repose sur trois piliers complémentaires. Premier pilier : des magasins et restaurants coopératifs qui proposeront des produits locaux et des repas nutritifs à des prix corrects. Deuxième pilier : un système de paniers solidaires permettant aux familles de recevoir chaque une période préétablie des produits frais directement des cultivateurs. Troisième pilier : une logistique moderne avec un centre de collecte pour acheminer les récoltes sans gaspillage.

Au-delà de ces aspects organisationnels, cette coopérative répond à un enjeu de santé publique majeur que beaucoup sous-estiment. En Haïti, 8,5% de la population adulte vit avec le diabète, soit environ 631 550 personnes en considérant les estimations de la population de 2024 de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI). Cette maladie peut coûter entre 100 et 200 dollars américains par mois en traitement, soit entre 1 200 et 2 400 dollars américains par an et par patient, une somme astronomique dans un pays où le revenu national brut par habitant est inférieur à 2 000 dollars américains par an. Le diabète tue silencieusement, comme en témoignent les décès tragiques de figures emblématiques telles que le musicien Lénord Fortuné dit Azor à 46 ans et le chanteur Gary Didier Perez à 59 ans.

Mais le diabète n’est pas une fatalité génétique inévitable. C’est largement une maladie de l’alimentation moderne. Quand les familles abandonnent l’igname, la patate douce, les légumineuses et les fruits locaux pour consommer du riz blanc importé, des boissons sucrées et des aliments ultra-transformés, elles compromettent gravement leur santé. L’insécurité alimentaire ne se limite pas à la faim. Elle inclut aussi cette situation paradoxale où des gens mangent à leur faim mais consomment des produits qui les empoisonnent lentement.

Les statistiques mondiales sont édifiantes. Selon l’Atlas du diabète (https://idf.org/fr/), en 2024, le diabète a tué 3,4 millions de personnes dans le monde, soit une personne toutes les 9 secondes. Les dépenses mondiales liées à cette maladie ont atteint 1 000 milliards de dollars américains, une augmentation de 338% sur les 17 dernières années. Aux États-Unis, près d’un dollar sur quatre dépensé en santé est lié au diabète. En Haïti, le traitement demeure inaccessible pour la majorité, condamnant des milliers de personnes à des complications terribles : infarctus, insuffisance rénale, amputations, cécité, etc.

Face à ce désastre sanitaire et économique, la coopérative de consommation offre une solution révolutionnaire. En facilitant l’accès à des produits locaux sains et abordables, elle permettra aux familles de retrouver une alimentation équilibrée. En créant des débouchés stables pour les cultivateurs, elle encouragera la production d’aliments nutritifs plutôt que l’importation de calories vides. C’est une approche holistique qui attaque simultanément la pauvreté, la malnutrition et les maladies chroniques.

L’atelier a donné lieu à de nombreuses interactions, des préoccupations partagées et des expériences personnelles racontées par les participants. Cette richesse d’échanges a démontré que le projet répond à un besoin réel et urgent. La coopérative s’appuie sur un comité provisoire de sept membres déjà au travail : Nonais Dérisier Saincelair comme Coordonnateur, Jonathan Gédéon comme Secrétaire, Stéphanie François comme Trésorière, et Hébert Lahatte comme Conseiller.

Ce lancement du 1er janvier 2026 à Jacmel démontre une vérité fondamentale : les Haïtiens refusent la résignation face à la misère. Ils créent leurs propres alternatives économiques. Les 14 pionniers présents ce jour pluvieux portent désormais l’espoir concret d’un arrondissement de Jacmel où les familles mangent sainement sans se ruiner, où les cultivateurs vivent dignement de leur travail, où l’économie fonctionne pour le bien commun. La coopérative de consommation de Jacmel n’est pas un rêve utopique. C’est une révolution en marche, portée par des citoyens déterminés à reprendre leur destin en main.

Jonathan Gédéon

GPL Media Libre

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