Enfin, le taux de change ne bouge plus
Depuis près de deux ans, le taux de change entre la gourde et le dollar américain reste remarquablement stable en Haïti. C’est une bonne nouvelle qui passe peut-être inaperçue dans le contexte difficile que vit le pays, mais qui mérite d’être soulignée. Les séries de taux de change publiées par la Banque de la République d’Haïti (BRH) sur son site internet montrent qu’après avoir beaucoup fluctué en 2022 et début 2023, le taux s’est stabilisé autour de 130-131 gourdes pour un dollar depuis fin 2023. Pour une économie qui a connu tous les maux ces dernières années, cette stabilité du taux de change représente au moins un petit ouf de soulagement.
Pour bien comprendre ce qui s’est passé, regardons d’abord l’histoire récente. En octobre 2022, il fallait en moyenne 122,11 gourdes pour acheter un dollar américain. Six mois plus tard, en avril 2023, ce même dollar coûtait 153,32 gourdes. Imaginez : si vous aviez 122 110 gourdes en octobre 2022, vous pouviez acheter 1000 dollars. Six mois après, avec ces mêmes 122 110 gourdes, vous ne pouviez acheter que 796 dollars. Vous aviez perdu 204 dollars, soit un peu plus de 20% de votre pouvoir d’achat. C’est ce qu’on appelle la dépréciation de la monnaie : la gourde perdait de sa valeur face au dollar.
Cette période a été catastrophique pour l’économie haïtienne. Chaque fois que la gourde perd de la valeur, tout ce qui vient de l’étranger coûte plus cher. Le riz importé, l’huile, la farine, les médicaments, le carburant, etc. : tous ces produits sont payés en dollars par les importateurs. Si un importateur payait 100 dollars pour un produit en octobre 2022, ce produit lui coûtait 12 211 gourdes. En avril 2023, ce même produit à 100 dollars lui coûtait 15 332 gourdes. Résultat : soit il augmentait son prix de vente, soit il perdait de l’argent. Généralement, il augmentait ses prix, et c’est toute la population qui en souffrait.
Mais quelque chose d’intéressant s’est produit à partir de mai 2023. Le taux a commencé à baisser rapidement. De 153,32 gourdes en avril 2023, il est passé à 143,12 gourdes en mai, puis à 134,73 gourdes en septembre 2023. En cinq mois, la gourde a repris 12% de sa valeur. C’était un mouvement rapide et inattendu. Depuis lors, les choses deviennent vraiment intéressantes, le taux est resté très stable. Regardez ces chiffres : en janvier 2025, le taux moyen de change était de 130,21 gourdes pour un dollar. En février, 130,41 gourdes. En mars, 130,65 gourdes. En avril, 130,50 gourdes. En mai, 130,66 gourdes. En juin, 130,85 gourdes. En juillet, 130,87 gourdes. En août, 130,67 gourdes. En septembre, 130,63 gourdes. En octobre, 130,68 gourdes. En novembre, jusqu’au 21, 130,66 gourdes.
Vous voyez le pattern ? Le taux de change bouge très peu. La différence entre le taux moyen mensuel le plus bas sur l’année 2025 (celui de janvier, 130,21 gourdes) et le taux moyen mensuel le plus haut sur l’année (celui de juillet, 130,87 gourdes) n’est que de 0,66 gourde. C’est moins de 1%de variation en termes de pourcentage. Si vous aviez 130 210gourdes en janvier, vous pouviez acheter 1000 dollars. En juillet, pour acheter ces mêmes 1000 dollars, il vous fallait 130870 gourdes, soit 660 gourdes de plus. C’est une différence minuscule comparée aux variations énormes au cours de l’année fiscale 2022-2023.
Regardons même les variations quotidiennes pour mieux comprendre cette stabilité. En novembre 2025, le taux le plus bas a été de 130,57 gourdes le 19 novembre, et le plus haut de 130,75 gourdes le 06 novembre. La différence ? Seulement 0,18 gourde, soit 0,14% de variation en termes de pourcentage. Même au jour le jour, le taux bouge à peine. Quand on compare ça aux sauts de plusieurs gourdes par jour qu’on observait en 2022-2023, on mesure l’ampleur du changement.
Cette stabilité a des conséquences positives pour l’économie. Premièrement, elle réduit l’incertitude. Imaginez que vous êtes un commerçant qui importe des produits. Si le taux de change bouge beaucoup, vous ne savez jamais combien vos produits vont vous coûter en gourdes. Aujourd’hui, vous payez 130 gourdes pour un dollar. Demain, peut-être 135 ? La semaine prochaine, 140 ? Cette incertitude vous pousse soit à augmenter vos prix pour vous protéger, soit à arrêter d’importer. Quand le taux est stable comme maintenant, vous pouvez planifier. Vous savez qu’un produit qui coûte 100 dollars aujourd’hui vous coûtera environ 13 100 gourdes demain, la semaine prochaine et le mois prochain. Ça facilite votre travail et ça évite les augmentations de prix inutiles.
Deuxièmement, la stabilité du taux de change aide à contrôler l’inflation. L’inflation, c’est quand les prix augmentent de façon générale dans l’économie. En Haïti, où la majorité des produits sont importés, la dépréciation de la gourde est une cause majeure d’inflation. Quand la gourde perd de valeur comme en 2022-2023, tous les produits importés deviennent automatiquement plus chers en gourdes. Quand le taux reste stable comme maintenant, ce canal de transmission de l’inflation est bloqué. Les prix peuvent encore augmenter pour d’autres raisons – l’insécurité qui complique le transport, les pénuries – mais au moins, ils n’augmentent pas à cause du taux de change.
Troisièmement, cette stabilité peut progressivement restaurer la confiance dans la gourde. Actuellement, beaucoup d’Haïtiens préfèrent garder leurs économies en dollars plutôt qu’en gourdes. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur que la gourde perde sa valeur. C’est ce qu’on appelle la dollarisation : les gens utilisent le dollar même pour leurs transactions locales parce qu’ils ne font pas confiance à leur propre monnaie. Environ 65% des dépôts dans les banques haïtiennes sont en dollars. Si la gourde reste stable pendant plusieurs années, les gens pourraient progressivement retrouver confiance et recommencer à utiliser davantage la gourde. C’est un processus lent, mais la stabilité actuelle est un premier pas.
Comment la banque centrale a-t-elle réussi à maintenir cette stabilité ? Plusieurs facteurs jouent probablement un rôle. D’abord, les transferts de la diaspora continuent d’arriver en fanfare. Chaque mois, des millions de dollars entrent dans le pays, ce qui assure une offre constante de devises. Ensuite, l’insécurité, aussi terrible soit-elle, a un effet paradoxal : elle réduit l’activité économique, donc les importations, donc la demande de dollars. Enfin, la BRH intervient activement sur le marché. Quand il y a trop de gourdes qui circulent, elle vend ce qu’on appelle des obligations BRH – des titres que les gens achètent avec leurs gourdes, ce qui retire de l’argent de la circulation et stabilise le taux.
Cependant, il faut rester prudent. Cette stabilité pourrait cacher des problèmes. Si la BRH maintient le taux stable en utilisant massivement ses réserves de dollars, cette stratégie ne pourra pas durer éternellement. Si la stabilité vient surtout de la contraction de l’économie, ce n’est pas une bonne nouvelle à long terme. Et personne ne sait si cette stabilité va se maintenir dans les années à venir. Mais après l’année fiscale 2022-2023, où le taux a fluctué de façon folle et où la gourde a perdu beaucoup de sa valeur, la période actuelle offre au moins un répit.
Pour une économie haïtienne qui fait face à tant de défis – violence, déplacements de population, fermeture de beaucoup d’entreprises, réduction drastique de la circulation des biens et services, … – avoir au moins une variable économique qui reste stable, ça veut dire quelque chose. Ça ne résout pas tous les problèmes, loin de là, mais ça crée un environnement un peu plus prévisible pour les gens qui doivent prendre des décisions économiques tous les jours.C’est une petite victoire dans un océan de défis, mais c’est une victoire quand même.
Jonathan GÉDÉON
