Haïti : Quand même manger devient un luxe
L’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) vient de publier ses chiffres d’inflation pour septembre 2025, et le constat est brutal : vivre en Haïti coûte de plus en plus cher. Avec une inflation annuelle de 31,9%, l’économie haïtienne continue de suffoquer sous le poids d’une hausse généralisée des prix.
Mais au-delà de ce chiffre global, c’est dans l’assiette des Haïtiens, dans leur logement et même dans leurs rares moments de détente que la crise frappe le plus fort. Que vous mangiez chez vous ou au restaurant, que vous cherchiez un toit au-dessus de votre tête, ou que vous vouliez simplement boire un verre d’alcool pour souffler un peu : tout coûte maintenant les yeux de la tête.
Le prix des produits alimentaires et boissons non alcoolisées explosent avec une hausse de 35,1% sur un an en septembre 2025. En clair, si vous achetiez un produit à 100 gourdes en septembre de l’année dernière, il vous coûte 135,1gourdes en ce mois de septembre. Pour les familles haïtiennes dont les salaires ne bougent presque pas, c’est la catastrophe. Chaque fois qu’on va au marché, il faut faire des choix difficiles : qu’est-ce qu’on peut acheter et qu’est-ce qu’on doit laisser de côté ?
Regardons le riz, cet aliment qu’on retrouve dans presque tous les plats haïtiens. Son prix grimpe de 38,5% sur un an. Si votre sac de riz coûtait 3 000 gourdes avant, il faut pour ce mois de septembre sortir 4 155 gourdes pour le même sac. Le prix du maïs aussi prend 33,3% de hausse en rythme annuel. Mais c’est plutôt au niveau des protéines que ça fait très mal. Le prix de la viande augmente de 41,9% sur un an, et celui du hareng – cette source de protéines que beaucoup achetaient justement parce qu’elle coûtait moins cher que la viande – monte de 43,3% sur un an. Qui donc, même ceux qui se rabattaient sur le hareng se retrouvent maintenant coincés.
L’huile comestible, qu’on utilise tous les jours, voit son prix augmenter de 43,3% en rythme annuel. La banane, que beaucoup de parents donnent à leurs enfants, coûte 42,1% plus cher sur un an. Même les pois voient leur prix grimper de 37,8 sur un an. Bref, tous les ingrédients d’un repas haïtien normal voient leurs prix s’envoler. Manger à sa faim devient de plus en plus compliqué pour des millions de personnes.
Devant cette flambée des prix au marché, vous pourriez penser que manger au restaurant offre une solution de temps en temps. Détrompez-vous ! Les restaurants augmentent leurs prix de 32,3% sur un an, avec une hausse mensuelle de 3,1% en septembre – la plus forte de toutes les catégories ce mois-là. En d’autres mots, les restaurateurs, qui voient eux aussi le prix de tout grimper (nourriture, électricité, loyer, etc.), n’ont pas d’autre choix que d’augmenter leurs prix. Un repas à 500 gourdes l’année passée coûte maintenant 661,5 gourdes. Pour le travailleur qui mangeait dehors le midi, pour la famille qui s’offrait un petit restaurant de temps en temps, ce n’est plus possible. Manger au restaurant est devenu un luxe.
La catégorie logement, eau, gaz, électricité et autres combustibles, c’est l’autre gros problème. Avec une hausse de 48,8% sur un an, c’est le prix de cette rubrique qui augmente le plus en rythme annuel. Presque 50% de plus en une seule année. Le prix du loyer grimpe de 41,5% sur un an. C’est-à-dire, si vous payiez 100 000 gourdes de loyer l’an dernier, vous payez maintenant 141 500 gourdes. Pour tous ceux qui louent – et ils sont nombreux surtout à Port-au-Prince et dans les villes de province – cette augmentation est insupportable. Comment payer un loyer qui voit son prix augmenter presque de moitié en plus quand votre salaire ne bouge pas vraiment ?
Mais le pire dans tout ça, c’est l’électricité. Tenez-vous bien : elle voit son prix augmenter de 575% sur un an. Oui, 575%. Si votre facture d’électricité était de 1 000 gourdes l’année dernière, elle est maintenant à 6 750 gourdes. Pour ceux qui ont la chance d’être branchés au courant, payer la facture devient un vrai casse-tête.
Et si vous voulez oublier tous ces problèmes en prenant une petite boisson alcoolisée, là aussi ça coûte très cher. Les boissons alcoolisées voient leur prix augmenter de 19,6% sur un an. Même si c’est moins que la nourriture ou le logement, ça reste beaucoup. Une bière à 250 gourdes en septembre de l’an dernier coûte maintenant 299 gourdes. Un rhum qui était à 500 gourdes passe à présent à 598 gourdes. Même pour se détendre un peu, il faut maintenant bien calculer.
Au bout du compte, cette inflation de septembre 2025 raconte l’histoire d’une population coincée entre le besoin de manger, de se loger et l’envie normale de vivre un peu. Quand manger devient presque impossible, quand trouver un logement qu’on peut payer relève du miracle, et quand même prendre un verre pour décompresser coûte trop cher, c’est toute la société qui en souffre. Ces 31,9% de taux d’inflation, ce n’est pas juste un chiffre que publie l’IHSI : ce sont des millions de gens qui font des choix impossibles tous les jours, qui sautent des repas, qui s’entassent dans de mauvais logements, et qui n’arrivent plus à vivre dignement.
Jonathan GÉDÉON
