Route nationale numéro 2 : l’État absent, les voyageurs du Sud livrés à eux-mêmes

Route nationale numéro 2 : l’État absent, les voyageurs du Sud livrés à eux-mêmes

Depuis plusieurs mois, voyager vers le Sud d’Haïti est devenu une aventure risquée, parfois mortelle. Ce qui autrefois n’était qu’un trajet de quelques heures est désormais une épreuve physique et psychologique. Pour ceux qui tentent de s’y rendre, la souffrance n’est plus un accident : c’est une politique de fait, née du silence et de la complicité d’un État absent.

Le 10 mai 2024, la coalition armée Viv Ansanm a envahi la commune de Gréssier. Depuis ce jour, la Route nationale numéro 2, principal axe reliant Port-au-Prince au Sud du pays, est devenue une zone de guerre.
Entre mai et juillet 2024, se rendre dans le Sud signifiait risquer sa vie : certains voyageurs tentaient leur chance à pied, d’autres à bord de véhicules de transport, sous la menace constante des fusils automatiques, au milieu des tirs croisés entre policiers et bandits.

En juillet, la Police nationale d’Haïti (PNH) a bloqué la route au niveau de La Colline, empêchant toute circulation. Officiellement, cette décision visait à empêcher les gangs d’envahir Léogâne et à dissuader les chauffeurs de payer les rançons imposées par les malfrats.
Mais en réalité, ce blocus a isolé tout le Sud du pays. Les citoyens, abandonnés à leur sort, se débattent désormais entre deux options : les montagnes de Déguand ou la mer. Deux chemins de survie, deux formes d’enfer.

Pour contourner Gréssier, des centaines de voyageurs empruntent chaque jour les sentiers escarpés de Déguand, reliant Carrefour à Léogâne. Ce ne sont pas de vraies routes, mais des pistes de fortune, ravagées par la pluie et la poussière.

Pendant la saison pluvieuse, la boue colle aux jambes, les motos glissent, les passagers chutent dans les ravins, trempés, épuisés, terrifiés. En période sèche, la poussière étouffe tout, couvre les visages et rend la respiration difficile. Femmes, enfants et personnes âgées endurent le même supplice, sans aucun soutien de l’État.

Les conducteurs de moto exigent plus de 3 000 gourdes pour un trajet, tandis que pour les commerçants, le calvaire est encore plus rude : transporter des marchandises coûte une petite fortune, et bien souvent les produits se renversent ou s’abîment sur le chemin.
Chaque pas sur cette piste rappelle une vérité cruelle : l’État haïtien fait vivre à son peuple des conditions que nul être humain ne mérite.

Pour ceux qui ne peuvent affronter les montagnes, il reste la mer. Mais là encore, l’espoir se noie dans la peur.
Les traversées se font depuis Petit-Goâve ou Miragoâne, en direction de Port-au-Prince. Autrefois, ces bateaux accostaient au Terminal Abraham à Carrefour, mais cette route maritime est aujourd’hui presque abandonnée. Désormais, les navires arrivent principalement au port de l’Autorité portuaire nationale (APN).

Ces voyages se font dans des embarcations surchargées, sans gilets de sauvetage ni encadrement approprié. Le plus choquant, c’est que ces bateaux n’étaient pas destinés au transport de personnes, mais à celui des camions de carburant et de marchandises qui ne peuvent plus emprunter la Nationale #2.
Les propriétaires de navires ont transformé la détresse du peuple en commerce lucratif : chaque camion paie entre 2 000 et 7 000 dollars américains pour traverser.
Les voyageurs, eux, n’ont pas les moyens de payer. Ils s’entassent dans les rares espaces libres, souvent accroupis sous les camions, au péril de leur vie, pour profiter de ce qu’ils appellent un « woulib ». Certes, la traversée est gratuite, mais le prix réel, c’est la vie.

Pendant que les citoyens souffrent, l’État reste muet. À Gréssier, seule la PNH tente de résister aux gangs, sans renforts ni équipements suffisants. Aucune trace des Forces armées d’Haïti (FAd’H) ni des policiers kényans, pourtant déployés dans d’autres zones sensibles.
Cette différence de traitement soulève de lourdes questions : pourquoi un tel abandon ? Pourquoi laisser Gréssier sombrer dans le chaos ?

De plus en plus d’observateurs dénoncent une complicité tacite des autorités, soupçonnées d’avoir laissé la situation se détériorer pour favoriser le commerce maritime illégal. Certains navires transporteraient jusqu’à 84 camions par voyage, générant des profits faramineux dans l’indifférence totale des pouvoirs publics.

Aujourd’hui, se rendre dans le Sud, c’est défier la mort pour exercer un droit fondamental : celui de circuler librement sur son territoire.
Ce drame humanitaire, entretenu par le silence des autorités, témoigne de la faillite totale de l’État haïtien.

Les Haïtiens et Haïtiennes vivent un calvaire que leur propre gouvernement tolère, sinon encourage. Et tant que le pouvoir restera muet, le Sud du pays demeurera une île coupée du reste de la nation, une blessure ouverte dans le corps déjà meurtri d’Haïti.

GPL Media Libre

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