Référendum et élections : le pari risqué d’un pouvoir intérimaire face au chaos
Alors que l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et le département de l’Artibonite s’enlisent dans une crise sécuritaire d’une rare intensité, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé semble poursuivre, imperturbable, son calendrier électoral.
Dans un communiqué publié ce jeudi, il a mis en avant les préparatifs du référendum constitutionnel et des élections générales, parlant de « restauration de l’ordre constitutionnel » et de « consolidation de la souveraineté populaire ». Une démarche qui interroge, voire choque, dans un pays où la souveraineté réelle semble désormais détenue par les armes.
La capitale vit au rythme des rafales. Les gangs contrôlent des quartiers entiers, imposent leur loi et défient ouvertement les institutions. La police nationale, bien que déterminée, paraît souvent débordée. Dans ce vide sécuritaire, des brigades d’autodéfense citoyennes ont émergé, notamment dans la région métropolitaine et l’Artibonite, menant parfois elles-mêmes des affrontements directs contre les bandes armées. Ce triangle explosif; police, civils armés, gangs transforme des zones résidentielles en champs de bataille, rendant toute idée d’élection difficilement concevable.
Pourtant, le gouvernement affiche une confiance tranquille. Quinze mille tablettes pour l’identification des électeurs sont prêtes, neuf conteneurs de matériel électoral attendent leur déploiement, et une économie de 400 millions de gourdes aurait été réalisée grâce à l’usage de stocks disponibles depuis 2021.
Une performance administrative peut-être, mais un anachronisme politique assurément. Car pendant que les chiffres s’alignent sur le papier, des familles entières fuient leurs maisons, des écoles ferment, des marchés sont pillés, et la vie quotidienne est suspendue à la peur.
Le référendum annoncé sur un nouveau projet de Constitution ajoute à l’incompréhension générale. Le texte, décrié par plusieurs secteurs de la société civile, demeure largement inconnu du grand public. Aucun effort massif d’éducation civique n’a été entrepris, aucun débat national digne de ce nom n’a eu lieu. Le peuple haïtien, censé trancher sur l’ossature même de l’État, est tenu à l’écart du processus. À quoi bon consulter un pays qui n’a pas été informé ?
Face à cette situation, les critiques fusent. Beaucoup dénoncent une fuite en avant politique, une tentative de légitimation institutionnelle dans un vide de légitimité populaire. Le contraste est saisissant entre les promesses de paix durable et la réalité d’un territoire fragmenté, entre la rhétorique de l’ordre républicain et le chaos vécu au quotidien.
Haïti n’a pas seulement besoin de nouvelles élections. Elle a besoin de sécurité, de confiance, de justice, et d’un État qui réponde aux urgences réelles de sa population. Sans cela, le projet démocratique du gouvernement ne sera qu’un décor fragile, construit sur les ruines d’un pays en crise.
Jean Daniel PIERRE
