Haïti : Quand la sécurité des compagnies de télécoms prime sur celle du peuple

Haïti : Quand la sécurité des compagnies de télécoms prime sur celle du peuple

Le 23 avril 2025, alors que le sang de citoyens haïtiens coulait encore sur les trottoirs de Pacot, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé s’est empressé de rassurer… non pas les familles endeuillées, ni les milliers d’habitants en proie à la terreur quotidienne des gangs, mais les dirigeants de la Digicel et de la Natcom.

« Toutes les dispositions possibles » sont prises, a-t-il déclaré au journal Le Nouvelliste, pour sécuriser la « zone stratégique » où se trouvent les sièges des deux géants de la télécommunication.

Cette déclaration, en elle-même, révèle toute la logique de priorisation d’un État qui a perdu ses repères : la vie humaine est reléguée au second plan, tandis que la survie des infrastructures économiques, surtout privées, est érigée en priorité nationale. Pacot, Turgeau, Canapé-Vert… des quartiers jadis paisibles, sont aujourd’hui les terrains de guerre entre groupes armés et brigadiers d’autodéfense.

Le 23 avril, environ cinq membres de ces brigades ont été froidement abattus dans une embuscade, selon les informations recueillies par Le Nouvelliste. Pas un mot, ou presque, du chef du gouvernement pour ces morts. Pas une annonce d’enquête sérieuse, de soutien aux familles, de stratégie pour protéger les civils. Non. Le plus urgent, c’était de parler avec les responsables de la Digicel et de la Natcom.

Sécurité privée, insécurité publique

Cette posture interroge : dans quel pays vivons-nous, où l’État se montre plus prompt à sécuriser des infrastructures que des hôpitaux, des écoles, ou même des quartiers entiers pris en otage ? « Si les deux opérateurs sont affectés, le pays s’éteint », a justifié un cadre d’une des compagnies.

Le propos est fort, presque menaçant. Mais le pays n’est-il pas déjà plongé dans les ténèbres, lorsque les citoyens doivent créer des brigades d’autodéfense pour pallier l’absence de la police ? Lorsque les jeunes sont contraints à l’exil, les écoles fermées, et les hôpitaux désertés par leurs personnels ?

Pendant ce temps, la Digicel parle de « résilience additionnelle » pour ses clients. Louable peut-être. Mais l’accès à l’internet ou à la 4G compte-t-il vraiment, lorsque des vies sont fauchées dans l’indifférence générale ? Le vrai réseau qui s’effondre aujourd’hui en Haïti, ce n’est pas celui des télécoms. C’est le réseau social, celui de la confiance, de la solidarité, de la justice.

Le silence complice d’un État abscons

Tant que la priorité sera donnée aux intérêts économiques de quelques-uns plutôt qu’à la sécurité de tous, Haïti restera cette « république d’en haut », gouvernée par une minorité affairiste, loin des cris étouffés de Gressier, Mariani, Martissant, de Carrefour-Feuilles, de Solino, de Bel-Air… Gouverner, ce n’est pas sécuriser des entreprises. C’est protéger des vies. Tout le reste n’est que business as usual.

Jean Daniel PIERRE

GPL Media Libre

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