Mackendy Jeunay, penser la fragilité pour reconstruire durablement

Mackendy Jeunay, penser la fragilité pour reconstruire durablement

Né en 1977 à Carrefour, dans une Haïti traversée par les secousses politiques et les vulnérabilités sociales, Mackendy Jeunay a grandi au rythme des crises institutionnelles. De cette enfance marquée par l’instabilité, il a tiré une interrogation fondatrice : pourquoi certaines sociétés peinent-elles à consolider leurs institutions quand d’autres parviennent à se stabiliser durablement ? Très tôt, il observe que, dans les contextes fragiles, les relations personnelles se substituent aux règles formelles, et que l’attachement aux individus l’emporte sur l’adhésion aux principes. Cette intuition ne le quittera plus.

Formé en socio-anthropologie à la Université d’État d’Haïti, à la Faculté d’Ethnologie, il affine ses outils d’analyse autour de notions comme la parenté, la légitimité ou l’anomie. Il y apprend que la crise haïtienne n’est pas seulement économique : elle est structurelle. Lorsque l’institution s’efface, l’autorité se personnalise et le pouvoir devient relationnel. Plus tard, son master en études humanitaires à la Université de Genève élargit sa perspective : la fragilité n’est pas conjoncturelle, elle est systémique. Elle traverse la gouvernance, érode la confiance et altère les dynamiques communautaires. D’où sa conviction que la durabilité dépend moins des ressources que de la qualité des structures et des comportements.

Aujourd’hui doctorant en diplomatie et développement durable à Euclid University, il explore le paradoxe des États fragiles : ceux qui ont le plus besoin de développement durable sont souvent ceux dont les capacités institutionnelles sont les plus limitées. Sa réflexion articule théologie, sciences sociales et action publique. Pour lui, le sens, l’analyse et l’action ne peuvent être dissociés : la responsabilité morale éclaire les choix collectifs, l’étude des normes sociales explique les blocages, et l’approche systémique organise une transformation respectueuse des limites écologiques.

Cofondateur d’ACTIF, il défend une vision de transformation communautaire durable fondée sur l’éducation, la responsabilisation citoyenne et le changement de comportement. Son expérience auprès d’agences onusiennes et d’ONG lui a montré les écueils des contextes instables : faible capacité institutionnelle, politisation des initiatives, dépendance aux financements externes. Dans ces environnements, affirme-t-il, la légitimité des messagers et l’adhésion communautaire sont déterminantes. Sans confiance, même les solutions techniquement solides échouent.

Mais c’est aussi sur le terrain ecclésial que Mackendy Jeunay mène une réflexion exigeante. Formateur et auteur de manuels théologiques, il s’est penché sur la notion de paternité spirituelle, qu’il juge souvent sacralisée sans examen rigoureux. Son approche distingue le mot, le concept et la doctrine : le langage paternel, chez l’apôtre Paul, relève selon lui de la métaphore circonstancielle, tandis que seule la paternité divine possède une portée normative. Refusant la polémique, il plaide pour une autorité spirituelle collégiale, non exclusive et non permanente, au service de la maturité des croyants. Père de deux enfants, il voit dans la paternité une école de discernement : l’autorité véritable prépare l’autonomie, elle ne cultive pas la dépendance.

À l’horizon, sa vision pour Haïti reste résolument constructive. Il mise sur la reconstruction progressive des institutions, l’éducation à la citoyenneté et l’engagement collectif. Pour ce chercheur engagé, la transformation ne sera ni instantanée ni purement institutionnelle : elle passera par la réforme des pratiques, la consolidation des normes et la cohérence entre foi et responsabilité civique. Dans un pays où l’on parle souvent des hommes plus que des institutions, il invite à rebâtir la confiance autour des principes.

Jean Daniel Pierre

GPL Media Libre

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