Ce qu’ont coûté les membres du CPT au Trésor public en 22 mois d’échec

Ce qu’ont coûté les membres du CPT au Trésor public en 22 mois d’échec

Conçu comme une réponse exceptionnelle à l’effondrement institutionnel du pays, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) devait incarner une solution provisoire, capable de stabiliser l’État et de préparer le retour à l’ordre constitutionnel. Composé de neuf membres issus de différentes factions civiques et politiques, le Conseil a été mis en place avec l’appui des États-Unis, de dirigeants caribéens et d’autres gouvernements étrangers, à l’issue de négociations tenues en Jamaïque.

Cependant, au fil des mois, cette structure censée être transitoire s’est progressivement imposée comme un lourd fardeau financier pour un pays déjà exsangue, sans que les sacrifices consentis par la population ne se traduisent par des avancées concrètes en matière de sécurité, de gouvernance ou d’élections.

Dès sa création, le CPT était pourtant encadré par des dispositions claires. L’article 29 du décret du 23 mai 2024 prévoit que les membres du Conseil perçoivent une indemnité mensuelle du Trésor public, tout en exigeant de l’exécutif qu’il veille à la suppression des privilèges injustifiés et à la rationalisation des ressources publiques. Le même texte interdit formellement aux conjoints et aux membres de famille des conseillers de gérer des projets publics ou d’avoir accès aux fonds de l’État.

Or, comme le révèle un rapport publié le 25 avril 2025 par le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), ces principes sont rapidement restés lettre morte, ouvrant la voie à une explosion des dépenses publiques au sommet de l’État.

Selon ce rapport, chaque membre du CPT a coûté environ 10 millions de gourdes par mois au Trésor public. Cette somme, loin de se limiter à un salaire officiel, est constituée d’une série d’avantages et de frais annexes, parmi lesquels figurent notamment des « frais d’intelligence » de 4,5 millions de gourdes, une carte de débit de 2,5 millions, ainsi que des allocations pour la téléphonie, le carburant, la résidence et l’alimentation. Des montants sont également prévus pour leurs conjoints/es, en contradiction directe avec l’esprit du décret fondateur.

Ainsi, à neuf membres, le coût mensuel du CPT avoisine les 90 millions de gourdes, une charge considérable pour des finances publiques déjà fragilisées.

Lorsque ces chiffres sont projetés sur la durée totale du mandat, soit 22 mois, l’ampleur du gaspillage apparaît avec encore plus de netteté. Les seules indemnités individuelles représentent près de 1,98 milliard de gourdes, auxquels s’ajoutent d’autres dépenses structurelles.

En effet, le Conseil dispose également d’une enveloppe mensuelle de 3,5 millions de gourdes destinée aux petits-déjeuners et aux déjeuners, soit 77 millions de gourdes supplémentaires sur 22 mois. À cela s’ajoutent des gratifications exceptionnelles, notamment à l’occasion des fêtes pascales, où chaque conseiller aurait perçu entre 3 et 5 millions de gourdes additionnelles.

Au total, le coût global du CPT dépasse largement les 2 milliards de gourdes, confirmant et prolongeant l’estimation annuelle du RNDDH, qui évaluait la structure à 1,122 milliard de gourdes par an.

Dans un pays confronté à une insécurité généralisée, à l’effondrement du système de santé et à un chômage endémique, ces dépenses soulèvent une question fondamentale : qu’aurait-on pu faire avec de telles sommes ?

Selon plusieurs analystes, ces ressources auraient pu renforcer significativement les forces publiques dans la lutte contre les gangs, financer la construction d’hôpitaux, réparer des routes stratégiques ou encore créer des milliers d’emplois temporaires.

Au lieu de cela, l’argent public a été absorbé par le fonctionnement interne d’un pouvoir sans résultats visibles, accentuant le fossé entre les dirigeants et une population livrée à elle-même.

Parallèlement à ces dépenses internes, le RNDDH souligne une intense activité de voyages à l’étranger. En une seule année, au moins quinze déplacements officiels ont été effectués par les membres du CPT. Chaque mission s’accompagnait de frais de représentation de 5 000 dollars américains, de nuitées facturées à 1 000 dollars, ainsi que de la prise en charge complète de délégations pouvant atteindre quinze personnes.

De Grenade à New York, de la Colombie à la France, de l’Italie aux États-Unis, ces voyages se sont multipliés, sans que des bilans clairs et accessibles ne soient systématiquement présentés à la population, y compris après des missions longues et coûteuses.

À ce tableau déjà lourd s’ajoutent des accusations de corruption qui ont profondément terni l’image du CPT. L’affaire de la Banque Nationale de Crédit (BNC) constitue l’un des épisodes les plus troublants, avec des dénonciations faisant état d’une tentative de pot-de-vin de 100 millions de gourdes, impliquant notamment Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et Louis Gérald Gilles, selon les déclarations de Raoul Pascal Pierre-Louis.

En l’absence de suites judiciaires ou de clarifications publiques convaincantes, ces accusations ont renforcé le sentiment d’impunité au sommet de l’État.

Enfin, ces constats sont confortés par une source proche des dépenses publiques citée par le Miami Herald, selon laquelle chaque conseiller aurait coûté au moins 56 340 dollars américains par mois à l’État haïtien. Ce montant inclurait salaires et indemnités, sans même prendre en compte les honoraires de consultants, certains conseillers en employant jusqu’à vingt simultanément.

Au terme de ces 22 mois de gouvernance, le CPT laisse derrière lui un pays toujours en proie à l’insécurité, sans élections organisées et avec des institutions fragilisées. Plus de 2 milliards de gourdes ont été dépensées, pendant que les urgences nationales demeuraient sans réponse.

Ainsi, au-delà de l’échec politique, le passage du CPT au pouvoir restera comme celui d’une transition financièrement dispendieuse, dont le coût réel continue de peser lourdement sur une population déjà à bout de souffle.

Steeve Luc PIERRE

GPL Media Libre

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