Viv Ansanm classé terroriste : un tournant pour Haïti ou la continuité de l’isolement ?
La décision des États-Unis de classer le groupe armé haïtien Viv Ansanm comme entité terroriste transnationale confirme l’internationalisation du phénomène de la violence en Haïti. Une mesure saluée pour sa rigueur, mais qui, paradoxalement, pourrait aggraver l’isolement économique et diplomatique du pays, déjà frappé par la suspension des vols commerciaux et le désengagement progressif de certains partenaires internationaux.
C’est désormais officiel : Viv Ansanm, coalition de gangs armés sévissant dans la capitale haïtienne, figure depuis le 2 mai 2025 sur la liste noire du Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC), une branche du Département du Trésor américain. Désignée comme organisation terroriste transnationale à caractère criminel, cette entité rejoint ainsi les rangs des groupes internationaux jugés dangereux pour la sécurité mondiale.
La mesure, fondée sur l’Executive Order 13224, modifié par le décret 13886, entraîne un gel des avoirs de tous les individus et entités liés au groupe, une exclusion du système financier américain, et des sanctions contre tout acteur collaborant, même indirectement, avec cette nébuleuse criminelle.
Mais si la communauté internationale salue un geste ferme et attendu, il n’en reste pas moins qu’il soulève un paradoxe de taille : en criminalisant officiellement l’un des réseaux armés les plus influents du pays, cette désignation pourrait aussi accentuer le repli d’Haïti sur elle-même.
Voilà un an que la gouvernance du pays est confiée à un Conseil Présidentiel de Transition. Un an de promesses, de discussions, de voyages, de dépenses pour aucun résultat concret. Les gangs ont étendu leur contrôle, les zones de non-droit se sont multipliées, et les pertes territoriales se sont aggravées.
Les citoyennes et citoyens n’ont vu ni amélioration de leur sécurité, ni éclaircie sur le plan institutionnel. Le pouvoir transitoire, censé restaurer la confiance et poser les bases d’un retour à la stabilité, semble se perdre dans des querelles internes pendant que le pays s’enfonce.
Depuis novembre 2024, plusieurs compagnies aériennes américaines, dont American Airlines et JetBlue, ont suspendu leurs vols à destination de Port-au-Prince, après qu’un appareil commercial a été la cible de tirs dans l’espace aérien haïtien. Depuis, le transport aérien international vers Haïti est fortement réduit, impactant aussi bien les affaires, l’aide humanitaire que les déplacements personnels.
L’inscription de Viv Ansanm sur la liste des entités terroristes risque d’enfoncer davantage le clou. En effet les partenaires commerciaux et les bailleurs de fonds internationaux sont désormais exposés à un risque juridique en cas de lien, même involontaire, avec des territoires ou personnes influencés par le groupe. Dans ces conditions, même les rares compagnies encore actives pourraient revoir leur position.
Autre conséquence attendue : un ralentissement supplémentaire de l’activité économique. Déjà fragilisé par l’insécurité, le secteur privé haïtien peine à survivre. Avec la désignation terroriste de Viv Ansanm, les institutions financières seront encore plus réticentes à opérer dans ou avec Haïti, redoutant des sanctions de l’OFAC.
Dans un pays dépendant à la fois des transferts de la diaspora et de l’aide étrangère, les effets pourraient être dramatiques : retards dans les transactions bancaires, annulation de programmes d’aide, et blocage de projets logistiques touchant directement les populations vulnérables.
Cette décision pourrait aussi refroidir certains alliés d’Haïti, dont le FMI, la Banque mondiale ou encore des ONG, qui pourraient être contraintes de revoir leurs modalités d’intervention pour se prémunir contre tout contact involontaire avec des zones ou réseaux contrôlés par Viv Ansanm.
En d’autres termes, la volonté légitime d’affaiblir les gangs pourrait, paradoxalement, fragiliser encore davantage l’État haïtien et son tissu économique déjà précaire, si des solutions alternatives ne sont pas simultanément mises en place.
La désignation de Viv Ansanm comme entité terroriste par les États-Unis marque une étape symbolique forte dans la lutte contre les violences qui rongent Haïti. Mais elle illustre aussi un dilemme tragique : comment assainir un territoire gangrené sans plonger davantage un peuple dans l’isolement, la pauvreté et la dépendance humanitaire ?
Une question que devront désormais affronter non seulement les autorités haïtiennes, mais aussi les alliés du pays, appelés à conjuguer fermeté sécuritaire et soutien stratégique.
